Ca va être ma fête (3)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously in "Ca va être ma Fête" : ca chauffe ce soir entre notre héros et sa copine ; après une première salve à base de "c'était qui cette fille avec qui tu parlais ?" et autres "tu n'en a rien à foutre de moi en fait ?", salve remarquablement esquivée par notre héros, la tension vient de monter d'un cran, on est au stade "il faut qu'on parle, je ne peux plus vivre comme ça"...

 


 

 

Aïe.

C'est pas fini.

En fait ça ne fait que commencer.

 

Bon. 

 

Autant s'installer confortablement, ça risque de durer un peu.

 

Vous voyez, en matière d'engueulade de couple, il y a différentes phases bien distinctes.

On reconnaît d'ailleurs le type de crise et son niveau de gravité en fonction de la présence ou non de certaines phases.

 

Les cinq grandes étapes possibles sont les suivantes :

  

  • 1 - La Montée en Pression : c'est la phase où l'un des deux partenaires, parfois les deux en même temps, macère ses insatisfactions dans son coin, sans être encore tout à fait prêt à les manifester sous forme de revendications explicites ; c'est une phase de marmonnement, de petites piques, de soupirs, de consultation des meilleures copines ou meilleurs potes, c'est une phase de montée progressive de l'agacement 

     
  • 2 - L'Explosion : c'est en général la première salve impossible à ignorer, le moment où l'un des deux met sur le tapis de manière explicite sa revendication, et où l'autre malgré toute sa bonne volonté ne peut vraiment pas faire semblant de ne pas avoir compris que l'autre est en colère ; nous venons d'en vivre un épisode fameux de retour de cette soirée

   

Bon, dans certains cas, l'aversion naturelle de l'une des parties à la perspective d'un conflit ouvert permet d'en rester à l'étape 2 sans que la crise ne dégénère au delà, par une réaction immédiate de soumission.

 

Exemple :

 

-          bordel, tu es vraiment un gros porc, je t'ai déjà dit mille fois de ne pas laisser traîner tes baskets sales dans le couloir !

-          oh excuse-moi ma douce, je vais les ranger tout de suite, je suis vraiment désolé mais j'avais les bras pleins avec les provisions, et ensuite je me suis dépêché de me mettre au montage de la penderie IKEA pour ne pas prendre de retard dans ma liste de chose à faire ce week-end, mais je sais ce n'est pas une excuse pour encombrer la maison avec mes affaires, je te demande pardon, ma chérie, ne te met pas en colère…

 

ou encore :

 

-          comment ça le dîner n'est pas encore prêt ? mais le match commence dans vingt minutes, tu veux une baffe ?

-          non mais non mais ne t'inquiète pas mon doudou, installe-toi dans le canapé tranquillement, je t'apporte tes pantoufles, et le dîner sera prêt dans quelques minutes, si tu veux une bière en attendant j'en ai mis au frigo, oui oui je t'en apporte une tu n'as pas besoin de te lever…

 

Ca arrive, et les couples qui fonctionnent sur ce modèle ont généralement la chance de ne pas connaître les étapes suivantes d'une crise classique, les veinards.

J'ai même cru un instant que j'allais y échapper moi-même, il y a encore quelques minutes.

 

 

Il y a aussi les cas rares où l'attaque initiale tombe totalement à plat, le conjoint ayant une réponse parfaitement convaincante qui coupe le sifflet à toute poursuite des hostilités, ah là je ne peux rien dire, j'ai beau chercher, je n'ai pas mieux, allez ça va pour cette fois circulez.

 

C'est rare, mais par exemple :

 

-          bordel, tu es vraiment un gros porc, je t'ai déjà dit mille fois de ne pas laisser traîner tes baskets sales dans le couloir !

-          ce ne sont pas mes baskets, ce sont les tiennes, tu les as laissées là le week-end dernier après ton footing…

 

ou alors :

 

-          salaud, c'était qui cette traînée vulgaire avec qui je t'ai vu parler dans la rue ?

-          c'est ma mère, viens que je te présente…

 

ou encore :

 

-          putain, c'est à cette heure-ci que tu rentres, tu étais où, encore à traîner avec les pouffiasses de ton bureau, allez, avoue que tu sautes ta secrétaire, bordel, dis-moi où tu étais pour rentrer à cette heure ?

-          j'étais chez mon médecin, ils ont reçu mes résultats, j'ai un cancer

 

 

Mais bon, on n'a pas toujours la chance d'avoir un cancer pour expliquer son retour tardif au domicile conjugal.

Parfois l'explosion se déclenche sur un motif sur lequel on n'a pas de réponse parfaite, et pour cause.


 

 

* * *

 

Donc, dans la plupart des couples "normaux", la phase "Explosion" entraîne des réactions défensives, agressives, voire des contre-attaques vigoureuses, et le conflit s'envenime rapidement.

 

En particulier, une telle aggravation rapide est fréquemment observée lorsque les deux partenaires sont montés en pression en parallèle, symptôme courant chez les couples en manque de sexe, chez qui après une période d'abstinence prolongée, la moindre brosse à dent qui traîne sur le bord du lavabo, le moindre oubli de fleurs pour une quelconque St Valentin, le moindre délai dans la descente des poubelles, la moindre broutille donc, suscite désormais une accumulation d'irritations parfaitement disproportionnées, irritations qui n'attendent qu'une étincelle pour exploser en série.

 

Et puis bon, dans tous les cas, quelle que soit la bonne volonté initiale des parties, on saute directement à Defcon3 sans passer par la case départ ni toucher 20 000 Francs si l'on utilise, volontairement ou non, l'une des tactiques de négociation suivantes :

 

Minoration de la revendication : "non mais je le crois pas que tu me prends le chou pour une connerie pareille, tu es vraiment pathétique ma pauvre fille"

 

Refus de la négociation : "oh tu me saoules, va te faire foutre, connasse"

 

Ultimatum : "oui et bien si ça te plait pas, t'as qu'à que casser d'ici, sale conne, retourne chez ta mère ça me fera des vacances"

 

Vaguement incompétent en biologie : "qu'est-ce que tu as encore ce soir, tu as tes règles ou quoi, en ce moment c'est tous les jours ma parole ?"

 

Déqualification générale du conjoint : "non mais tu t'es regardée ma pauvre fille, tu es complètement hystérique, en plus tu ne ressemble à rien, allez va donc perdre une dizaine de kilos, fais toi refaire les seins,  et on reparlera de mes chaussettes sales, grosse pouffe"

 

Atteinte inadmissible au caractère sacré des liens familiaux : "oui et bien ta mère et toi, vous commencez à me les briser menu !"

 

 

Bref, dans la plupart des cas susmentionnés, il n'y a pas de lézard, l'expérience et la bonne volonté ne font pas grand chose à l'affaire, à la phase d'explosion finit inévitablement par succéder une phase 3, dite de "Généralisation du Conflit".

   

  • 3 - Généralisation du Conflit : dans cette phase de la crise, tous les coups sont permis, la plus scandaleuse mauvaise foi est acceptée, voire recommandée, et on aura à cœur de mélanger autant que possible toutes les revendications disponibles, actuelles ou ressurgies du passé, réelles ou imaginaires, prouvées ou simplement fantasmées, tous les terrains sont bons, il ne s'agit pas d'avoir raison ou tort, il s'agit juste de consolider la position morale la plus solide pour la phase 4…  


  • 4 - Guerre de Positions : une fois les cris de la première journée retombés, après tout il faut bien finir par aller se coucher, ou aller au boulot, enfin bon continuer la vie quotidienne, une fois donc la première offensive épuisée, s'établit alors une stratégie de tranchées et d'escarmouches, chacun fait la gueule, rassemble ses soutiens dans l'entourage, repart de loin en loin à l'assaut avec un nouvel argument oublié dans la première bataille, de petites échauffourées, on a bien compris qu'on n'allait pas gagner en convaincant l'autre de son bon droit, on espère juste qu'il se fatiguera avant nous, qu'il fera la première concession, et que cet armistice nous laissera en fin de compte une position acceptable

   

A partir de là, la phase suivante est généralement 5 - Négociation et Armistice, mais le même exact processus peut aussi amener à la rupture, voire plus rarement au meurtre.

 

 

* * *

 

Enfin bon, n'allons pas trop vite en besogne, en ce qui me concerne ce soir on n'en est pas encore au meurtre, on vient juste de rentrer dans une phase 3 manifeste, généralisation du conflit, et c'est bien assez de boulot pour ce soir, on s'occupera de la partie homicide demain.

 

Je connais la musique, je sais bien que ça ne va pas être joli-joli, autant s'installer pour durer, et se remémorer les règles de base pour affronter la longue campagne d'hiver qui nous attend.

 

Le vocabulaire, par exemple.

 

Dans la phase précédente, vous l'avez bien remarqué, on était dans le concret, des reproches précis sur une situation vaguement vérifiable, on tirait parti de faits constatés.

Le tout dans un esprit général plutôt irrationnel et disproportionné, nous sommes bien d'accord, je ne vais pas vous dire le contraire, mais on reste quand même dans la catégorie des réactions à chaud.

 

Les choses ont changé désormais, vous êtes en phase 3, il ne s'agit plus de régler un différent précis, on a essayé et on s'est planté, ne vous étonnez d'ailleurs pas que le sujet de dispute original ne soit sans doute plus jamais abordé, maintenant il s'agit de défendre par tous les moyens l'idée que la scène de ménage en cours est justifiée par votre inadéquation en général, qu'elle a supporté sans se plaindre depuis tellement longtemps, mais là trop c'est trop, il faut qu'on parle, ça ne peut plus durer.

 

Dans cet esprit, préparez-vous à entendre dans la plupart des phrases de votre conjointe les mots "toujours" et "jamais", puisque ce que vous avez parfois fait, ou oublié de faire, est devenu dans son esprit un comportement récidiviste, une marque irréversible de votre attitude scandaleuse à son égard.

 

Attendez-vous également à un abus de généralisations, les hommes ceci, votre famille cela, le problème avec toi, de toute façon avec toi, et tout et tout…

 

Extrapoler le particulier au général, et le général au particulier, deux caractéristiques classiques de la dialectique.

 

Qu'importe que je sois de mauvaise foi, puisque ma cause est juste.

Qu'importe que ma cause soit mauvaise, puisque je suis de bonne foi.

 

 

Toujours dans l'esprit de la dialectique classique, elle va donc mélanger sans scrupules des faits avérés, mais bénins, avec des généralisations foireuses mais accablantes.

 

Elle dira par exemple :

 

-          "tu as encore oublié notre anniversaire, de toute façon tu ne penses jamais à moi"

-          "ça fait au moins une semaine que je te demande de changer l'ampoule de la cuisine, mais tu es bien comme ton père, tiens, quel fainéant celui-là"

-          "de toute façon quand je fais la cuisine tu trouves ça dégueulasse, mais tu ne me dis jamais rien en face, enfin on le sait bien, les hommes sont d'une telle lâcheté…"

-          "tu rentres de plus en plus tard du boulot, et je te rappelle que Marie, quand son mari passait tout son temps au boulot, on a fini par apprendre qu'il couchait avec sa secrétaire"

 

Oui je rentre tard du boulot, il faut bien que quelqu'un bosse dans cette maison, et puis quand on voit la chaleur humaine qui m'attend à la maison, on comprend mieux ma passion pour les normes comptables internationales.

 

Mais je n'ai même pas de secrétaire, et puis je ne couche jamais avec mes collaborateurs, j'ai bien plus peur d'un procès en harcèlement que de la sagacité de ma copine.

En plus, deux collaborateurs d'un même service qui s'absente le même après-midi pour un cinq-à-sept, ça désorganise complètement un service, c'est un coup à rater nos bonus de fin d'année.

Et puis pourquoi se compliquer la vie, la plupart des amies de ma copine sont libres dans la journée quand leurs maris sont au boulot, même pas besoin de payer l'hôtel, elle est encore plus pressée que toi que tu t'en ailles une fois la galipette terminée, et il n'y a rien de tel que la culpabilité d'avoir trahi sa meilleure amie pour s'assurer que le secret restera bien gardé.

Même la Marie en question, je la trouve gonflée de se plaindre de l'infidélité de son époux, on en a quand même bien profité des absences de l'autre crétin…

 

 

Et puis, il faut vous y préparer, on va ressortir les vieux dossiers.

 

Tout est bon, du plus obscur au plus retentissant, de la semaine dernière à un soupçon jamais exprimé qui remonte à des soirées d'il y a plus de dix ans, du bénin au tragique, vous croyiez que l'affaire était réglée mais non, tout est archivé, classé, documenté, ressassé, digéré, il n'y a aucun droit à l'oubli, aucun pardon, aucune perspective, si vous avez laissé échapper son chat lors de votre premier rendez-vous, elle va encore vous en reparler sur votre lit de mort.

 

Et bon vous voyez déferler sur vous ce qui semble être des siècles de frustrations et de reproches accumulés, le partage des tâches ménagères, les marques d'attention oubliées, les multiples soupçons d'infidélité empilés au fil du temps, et tu ne m'emmènes plus jamais au restaurant, et tu regardes toujours les filles dans la rue, et de toute façon tu trouves que je suis nulle et moche et conne, et tu ne me regardes plus, et pendant notre voyage au Maroc tu avais dit que tu préférais manger à l'hôtel et je suis sûr que c'était parce que la serveuse était mignonne, salauuuuuud…

 

 

* * *

 

Oui, j'ai tout eu, la totale, le programme complet, menu dégustation avec dix-sept services, open-bar, accès direct à toutes nos activités, dans l'ensemble rien ne m'a été épargné…

 

Oh je me suis défendu vaillamment, j'ai même placé quelques coups dont je suis assez fier, même si dans l'ensemble elle constitue une cible assez facile, je me suis défendu becs et ongles, mais si on veut être objectif j'en ai quand même pris plein la gueule.

 

A entendre tout ce qu'elle a trouvé à me reprocher comme ça, de mémoire, sans consulter ses fiches, tout ce qu'elle a réussi à accumuler comme critiques depuis qu'on se connaît, ça m'a donné le vertige, je n'avais pas réalisé qu'on était ensemble depuis si longtemps.

 

Ni qu'elle me connaissait aussi bien.

 

Mais bon, j'ai laissé passer l'orage, le temps jouait pour moi finalement, à un moment donné on irait se coucher, moi sans doute dans le canapé, tiens je vais peut-être me faire une petite branlette ça me détendra après ce moment un peu pénible de mon existence, et puis demain sera un autre jour, on devrait passer directement en phase 4.

 

Et l'avantage de la phase 4, la Guerre de Positions, c'est que comme on se fait la gueule, on n'a pas besoin de se parler.

 

 

Et là, juste là, un peu de silence me paraît une perspective très séduisante.

 

 

 

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Camille 16/03/2010 13:55


En fait il faut savoir qu'une fille qui fait ce genre de crise crie : Je t'aime.
En considérant que je t'aime implique,de toute évidence et à fortiori dans cette situation, est ce que tu m'aimes ?
Il est donc fortement conseillé, au plus vite afin de désamorcer la bombe, de la regarder avec tout le recul des yeux d'un amoureux fous, de la prendre tendrement dans vos bras et de lui susurrer
des je t'aime rassurants. ;-)
Les filles se sentent en concurrence avec leurs consoeurs (surtout quand elles ont de gros seins)et ont souvent besoin d'être rassurées.
Rhalalala le manque de confiance en soi des filles...


Cécile 16/02/2010 19:35


J'aime beaucoup le terme "généralisation du conflit" et dans un sens ou dans un autre, qui peut se targuer de n'avoir jamais vécu cela ?
en attendant la suite, comme d'hab.