Compétences (2)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously in Compétences : notre héros, un peu désabusé quand il parle d'autre chose que de cul, remarque avec la pertinence et l'acuité qui le caractérisent que la plupart des gens autour de lui exercent un métier qui ne correspond que de très loin à l'idée qu'ils s'en faisaient au départ.

 


 

 

Bon, en même temps, tout cela ne devrait pas être bien grave.

 

En principe, on ne bosse pas pour le plaisir, n'est-ce pas ?

Tant que le salaire tombe à la fin du mois, les bonus à la fin de l'année, et la retraite à la soixantaine, quelle importance si notre emploi du temps n'a plus grand chose à voir avec ce que l'on imaginait dans nos années-acné ?

 

Dans la vie, on te demande de consacrer quarante années environ à une activité professionnelle, à raison de dix mois par an, cinq jours par semaine et huit heures par jour, ça fait quoi, quelque chose comme 70000 heures, même pas 10% de ton existence, et encore je n'enlève pas les pauses-café, les allers-retours pour aller fumer une clope sur le trottoir, les jours de maladie où tu as préféré rester sous la couette avec une fille plutôt que d'aller à la réunion super importante avec les vendeurs, les heures innombrables passées sur internet, les rêveries indolentes à regarder la rue alors que ton patron attend le rapport mensuel c'est super urgent, bref je compte les heures payées plutôt que les heures vraiment productives.

 

C'est la règle du jeu, tu vas consacrer un dixième de ta vie à gagner des sous pour profiter de la vie dans les neuf dixième de temps qui te restent pour toi.

 

Et même si tu rajoutes une quinzaine d'années d'études et les heures perdues dans les transports pour rejoindre ton lieu de travail, tu arriverais péniblement à un cinquième de ta vie consacrée à ta contribution professionnelle, ça te laisse quand même pas mal de temps libre.

 

Et à celui qui me répond qu'une grande partie du temps qui reste est consacré à dormir, je répondrai que mes nuits sont plus belles que ses réunions de ventes : la nuit, je rêve et je baise et je caresse le dos d'une femme qui m'émeut, et si tu penses que ça devrait compter moins que tes tableaux excel, nous n'avons rien à nous dire.

 

Bon d'accord, c'est vrai, c'est quand même super chiant de se lever tout les matins, de devoir faire des sourires polis à la tronche de cake de votre chef de service, et d'écouter Josyane nous raconter encore ses vacances en caravane avec photos à l'appui, mais on ne va quand même pas en faire un plat, à la limite c'est plutôt un bon deal, donner une heure à la machine pour profiter ensuite de neuf heures de liberté, dit comme ça on n'a pas vraiment l'impression de se faire exploiter sans vergogne.

 

Il y a eu pire à d'autres époques, et il y a pire dans d'autres parties du monde, c'est entendu.

 

Mais nous, bon, des siècles de luttes sociales et tout et tout, on l'a bien gagné, on ne travaille que 10% de notre vie, et donc ce n'est pas du tout un truc qui nous prend la tête.

 

Oh ben non.

 

Le boulot, c'est un contrat, c'est juste une source de revenus pour rendre nos heures de loisirs plus intéressantes.

 

On ne va quand même pas en faire le déterminant essentiel de notre identité, le point central de nos angoisses et de notre estime de soi, la source fantasmée de nos relations sociales et de notre épanouissement personnel, n'est-ce pas ?

 

Oh ben non.

 

Hmmm.

 

Ce serait tellement simple.

 

Au lieu de quoi, Karl Marx et ses idées farfelues de citoyenneté par le travail, au lieu de quoi le système éducatif empressé de nous faire devenir tout ce que nous pouvons devenir, au lieu de quoi la culture du dépassement de soi, et la compétition pour être plus, avoir plus, et se conformer mieux au modèle de la réussite.

 

Il y a quelques jours encore, mon patron me regardait dans les yeux d'un air sincèrement contrit, et m'expliquait avec regrets que mon refus obstiné d'aller répandre la bonne parole de l'entreprise dans les steppes d'Europe de l'Est risquait de mettre un frein à ma carrière : "Vous savez Valentin, compte tenu de vos choix, vous ne serez peut-être jamais Directeur Financier", me disait-il, et il en avait l'air franchement affecté.

 

Moi je ne savais même pas que j'avais une carrière pour de vraiment vrai de vrai, je pensais que c'était un mythe inventé par les RH, et paf voilà qu'à peine je l'avais identifiée, à peine on me confirmait que non seulement elle existe, mais on peut en parler, les chefs sont au courant, tout le monde est sur le pont pour s'en occuper, et ben paf on m'annonçait qu'elle est déjà en train de freiner.

 

Je lui aurais bien rappelé, à mon patron, qu'il doit y avoir quelques milliards de gens sur la planète qui se remettent assez bien de ne pas être Directeur Financier, si ça se trouve ils ne sont même pas Directeur du tout, on se demande comment les gens font pour survivre, mais je voyais dans ses yeux une telle foi dans le pouvoir de ce titre, une conviction si profonde que freiner, c'est mourir un peu, que je n'ai pas eu le courage de le détromper.

 

J'ai pris un air triste et contrit aussi, dans le doute.


 

* * *

 

Je ne sais pas ce que j'ai.

 

Je n'arrive pas à prendre tout ce truc au sérieux.

 

Je dois être un mauvais citoyen.

 

Je crois que je suis rétif à deux idées essentielles, les deux idées maitresses de notre organisation sociale moderne, qui n'ont jamais vraiment pris racine dans mon esprit :

 

·         Idée # 1 : le bonheur ne se trouve que vers le haut : tout sera plus facile, plus épanouissant, plus valorisant, lorsque l'on aura monté cette prochaine marche           

 

·         Idée # 2 : la réussite d'une vie se mesure à l'héritage qu'on laisse au monde : laissez votre empreinte, soyez un pionnier du tableur excel ou du planning de production, soignez votre image, et surtout épargnez votre argent, achetez de la pierre, et laissez un pécule à votre progéniture…

 

Un modèle de vie où toute votre énergie sera consacrée à ce temps que vous passez au travail, à vous convaincre que là est la source de votre épanouissement et de votre réalisation de soi, dans une perpétuelle insatisfaction face à cette prochaine marche à franchir.

 

Et dans le même temps, un modèle de vie qui vous invite à la frugalité et à l'angoisse dans les neuf dixième de temps qui restent après le travail, il faut épargner pour les coups durs, investir pour l'avenir, se serrer la ceinture pour la postérité, veiller à sa réputation auprès des voisins, rester dans les clous.

 

Moi, je ne me soucie pas tellement de ma réputation, je ne m'intéresse qu'à ma légende.

 

Par principe, je finis toujours mon assiette, je vais toujours au bout de mes idées, et je dépense tout mon argent.

Je pense que quelqu'un qui arrive à épargner est sans aucun doute trop payé, et je méprise son manque d'imagination.

 

Je ne serai pas Directeur Financier, mais j'ai bien l'ambition d'être heureux.

 

Je vous vois vous agiter autour de mon bureau, avec vos airs concernés, marchant vite dans le couloir avec vos dossiers sous le bras, et je m'inquiète un peu pour vous tous.

 

Dans quelques heures, je passerai la porte de l'entreprise et la soirée sera à moi.

 


La vie commence à 19 heures.

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sylvie 09/07/2010 12:59


J'adore... j'adore ton style d'écriture et je me retrouve dans tes idées. L'autre jour je recevais une petite ado qui allait pas bien (oui je suis psy), et à la réponse à quoi ça sert la vie ? Elle
m'a tout simplement répondu "à travailler". C'est dur comme réponse non ? Voilà ce qu'on essaye de mettre dans la tête de nos ados aujourd'hui... Et on s'étonne ensuite qu'ils n'aillent pas bien...


vynce 02/02/2010 10:54


clap, clap, clap !! c'est en effet tellement vrai... pour moi c'est bien rentré dans ma tête depuis plusieurs années... ma vie commence à 17.30 h, pile... à peine la grande aiguille marque cette
heure... je pose le doigt sur mon ordi pour le mettre en veille... et ce jusqu'au lendemain... les 15 minutes qui me séparent de la maison sont un sas de décompression... je suis incapable de
résumer ma journée en quittant la voiture... j'ai fait "reset"... et inutile de tenter de me joindre sur le black berry ou de m'envoyer un Email inutile de venir à 17.15 pour un sujet de la plus
haute importance... tu avais toute la journée pour m'en parler et si cela a pu attendre... on verra cela demain... !
j'aime beaucoup cette approche des 70000 heures... tout d'un coup ça parait nettement moins insurmontable !!
merci de cet éclairage...