Compétences (4)

Publié le par Valentin Vernoux


Previously in Compétences : notre héros démontre point par point que notre éducation nous a conditionnés pour être malheureux par conformité (apparemment, il a quelque chose contre les ronds de serviette, la chanson française, et les visites au zoo, sans doute un traumatisme de la petite enfance).

 


 

 

Et puis bon, alors, il y a les relations amoureuses.

 

S'il y a bien un domaine pour lequel nous avons été très mal préparés par notre éducation et notre culture, c'est bien l'amour et la vie de couple.

 

C'est à croire que nos ainés le faisaient exprès.

 

Nous raconter l'amour par le biais des contes de fées en général et des films de Walt Disney en particulier, en nous donnant dans le même temps de leur propre couple une image proprette et asexuée, un peu résignée, et saupoudrer sur le tout quelques maximes ancestrales à la con du genre "chaque pot a son couvercle" ou "mariage pluvieux mariage heureux" ou "mieux vaut être seule que mal accompagnée", vous voyez le style, franchement tout cela ne pouvait pas donner grand chose de bon, il ne faut pas s'étonner que notre génération ait eu du mal à s'ajuster dans la pratique.

 

Evidemment, nous faisons consciencieusement la même chose avec nos propres enfants, mise à part l'image proprette du couple des parents : grâce aux familles recomposées ces chères têtes blondes auront au moins appris que l'amour reste propret et asexué et résigné et mou du genou même au troisième mariage, on progresse.

 

Rendez-vous compte, tout de même, ça dépasse l'entendement, les couleuvres qu'on nous a fait avaler sur le sujet…

 

Rendez-vous compte qu'on nous a fait croire que l'homme idéal est un prince charmant en tutu et collants qui porte les cheveux bouclés et plein de bijoux…

 

Qu'en parallèle, la femme idéale est une sorte d'illuminée totalement crétine, qui chante avec une voix suraigüe avec les oiseaux de la forêt et qui danse avec les souris ou les écureuils, ça dépend du film.

Et je ne parle même pas de sa tenue multicolore.

Je crois qu'on l'habille dans cet accoutrement ridicule uniquement pour la repérer plus facilement quand elle s'échappe de la maison de repos.

 

On nous a dit que le sexe, c'est quand on s'aime.

 

On nous a dit que quand on s'aime, on vit ensemble, et on a des enfants, et on part en vacances en famille.

 

Ca fait cher du sexe.

 

Rendez-vous compte qu'on nous a fait croire que le plus difficile dans la relation amoureuse, c'est de trouver son partenaire ; après c'est tellement fastoche qu'on arrête le film, The End, vous avez compris, qu'est-ce qui pourrait bien leur arriver maintenant, ils se sont embrassés, on a entendu les violons, les oiseaux et les souris et les écureuils ont l'air content, normalement tout va rouler comme sur du velours, mariage, enfants, bonheur, mort simultanée.

 

On nous a fait croire que tout allait bien se passer, que quand on aime tout est facile, que les sentiments sont assez forts pour triompher de toutes les difficultés, tout ce truc gnan-gnan rose bonbon, tout va être beau et serein.

Je passe sous silence que les "beaucoup d'enfants" ne font pas leurs nuits, et ensuite sont de vraies têtes à claques, que Prince a une petite bite et de toute façon Princesse a du mal à se lâcher au lit alors leur vie sexuelle est un enfer, que Prince passe ses soirées à regarder le foot avec ses copains et prend deux kilos par an, que la mère de Princesse est une morue insupportable qui débarque à l'improviste et critique tout, et que ce soir c'était au tour de Charmant de descendre les poubelles et qu'il a encore oublié, enfin merde quoi je ne suis pas ton esclave tu pourrais avoir un peu de respect pour moi, c'est exactement ce que ma mère disait hier, le problème avec toi…

 

Je passe sous silence que dix ans plus tard, le Prince et Blanche-Neige ont tous les deux un avocat et se déchirent pour la pension alimentaire.

 

Non, l'amour ne va pas tout changer en guimauve rose, l'amour ne va pas aplanir les obstacles, l'amour ne va pas rendre votre partenaire plus mature et plus conforme à vos attentes.

Non, en vrai, désolé, ce premier baiser est un des points culminants de votre relation, profitez-en, il n'y en aura pas tant que ça des moments parfaits, en vrai les problèmes commencent aujourd'hui.

 

Jusqu'à présent il n'y avait pas d'enjeux plus graves que de savoir si bisou ou pas bisou, bon vous preniez ça très au sérieux et je comprends que cela soit important pour vous, après tout c'est un moment magique, et ça peut déboucher sur une relation durable, et ça c'est bien une relation durable, et en plus entretemps si vous faites les choses dans l'ordre, entre baiser romantique et relation durable, il devrait y avoir du sexe.

 

Mais demain au quotidien, entre les choix matériels, votre rôle de parents, l'irritation des frictions de tous les jours, et la lourde charge d'absorber les névroses, doutes intimes, échecs personnels, gros coups de colère, crises existentielles, et tout et tout, de votre partenaire, l'un dans l'autre je dirais que les enjeux vont se compliquer rapidement.

 

Non, je vous le dis avec affection, profitez bien de ce baiser.

 

 

* * *

 

 

Et si, par surcroît, vous vous imaginez sérieusement que ce n'est pas grave s'il est un peu comme ceci ou comme cela, parce que, avec vous comme guide dans la vie, et votre amour pour le rendre meilleur, vous allez le changer, ma réponse tient en trois mots : hi hi hi.

 

Il va changer, oui, et vous aussi, les gens changent.

Mais hormis quelques aspects mineurs qui tiennent plus du dressage que de l'amour (offrir des fleurs, remarquer la nouvelle coiffure, ne pas traiter sa mère de sale pute, consacrer au moins dix minutes aux préliminaires avant toute pénétration, ne pas shooter dans le chat, voilà, un deux trois quatre cinq, je crois que j'ai couvert les plus importants), hormis quelques aspects mineurs donc, vous n'êtes absolument pour rien dans ce changement de votre époux.

Et rien ne dit que vous aimerez le résultat.

 

Dans la vraie vie, changer son partenaire est non seulement une tâche sisyphienne, mais le principe même est profondément contraire à la notion d'amour.

 

On aime pas "malgré", malgré ces défauts irritants et ces faiblesses désolantes.

On n'aime pas non plus "parce que", l'admiration est une fondation très fragile pour une relation amoureuse, les piédestaux ne sont pas éternels.

 

On aime, c'est tout.

On aime le paquet complet, les forces et les failles, les bons moments et les doutes, on prend le tout sans condition, c'est un lot, on peut espérer que les équilibres évoluent dans le bon sens, mais si le mélange subtil ne nous convient pas tel quel, ce n'est pas de l'amour, et ça finira dans le sang, ou en tout cas chez l'avocat.

 

En vérité, l'amour est un choix.

 

On rencontre quelqu'un qui nous plait, on est dans l'excitation de la découverte, on aime à être surpris, à en prendre plein les yeux comme on découvrirait une terre exotique et familière à la fois, on se reconnait, on se désire, vous voyez bien ce que je veux dire, on a tous vécu cette phase amoureuse.

 

Et à un moment, on décide, ou pas, de se laisser emporter par cette vague et de lier sa vie à cette autre vie, d'une manière ou d'une autre.

 

Pas parce que l'autre est absolument parfait.

Il ou elle ne va pas rester parfait bien longtemps.

 

Pas parce que ça va être facile, la connivence et le désir de ces premiers instants ne préjugent pas vraiment de ce que sera la vie à deux lorsque la merde atteindra occasionnellement le ventilateur.

 

Non, c'est assez inexplicable, à un moment on en a envie, et ça suffit à tout emporter.

On en a envie, et du coup ça semble possible, et on s'embarque dans cette aventure déraisonnable.

On se laisse subjuguer, et le cœur n'entend plus les multiples objections rationnelles.

On est prêt à tout pour que ça marche.

 

C'est un choix, pas forcément un choix très pesé ni très conscient, souvent c'est juste l'instinct qui parle, à un moment donné deux personnes oublient tout ce qui figure dans la colonne des moins, c'est de la folie tu connais le taux de divorce à l'heure actuelle, et tu réalises que ses perspectives professionnelles sont carrément obscures, et que quand on y regarde d'un peu plus près, elle est quand même bien frappée ta copine, et tu as vu la tête de ses amis, et tu réalises qu'il vit dans une porcherie et qu'il passe ses soirées devant la télé, c'est n'importe quoi cette histoire…

Et bien non, je n'y pense même pas, je regarde ses fesses et j'écoute sa voix et je me sens une meilleure personne quand elle est là, et je pense à elle toute la journée, et je sais bien que je vais en prendre plein la gueule, mais une seule journée sans elle est une journée perdue, je m'en fiche, je plonge.

 

L'amour, c'est un choix.

 

Il suppose une envie, bien sûr et un minimum de reconnaissance chez l'autre de qualités aimables, assez pour suspendre un instant notre incrédulité.

 

Mais on rencontrera dans notre vie dix fois, vingt fois de telles qualités, sans pour autant être prêt à sauter le pas à ce moment précis.

 

Et celui ou celle avec lequel on finit par plonger ne sera pas forcément le partenaire le plus présentable que nous ayons rencontré, pour la plupart d'entre nous il sera juste celui qui était là au bon moment, alors que nous étions justement prêts à abandonner toute réticence, accepter d'aimer, et surtout accepter d'être aimé.

 

Et ça durera tant que durera cette envie.

 

 

* * *

 

 

Alors évidemment, ça fiche bien le bordel dans les idées préconçues dont on nous gave depuis la naissance, entre l'idée d'une moitié unique qu'il nous faudrait retrouver (vraiment, merci Platon, tu peux être vraiment con par moments), la notion de destinée amoureuse, et celle d'une vie rose et idyllique dès que l'amour pointe son joli nez.

 

Non, ce n'est pas le Destin qui nous a réuni, non nous ne sommes même pas particulièrement faits l'un pour l'autre non plus, et oui on va en chier assez souvent, mais ça a l'air d'en valoir la peine quand même.

Et non, ça ne durera sans doute pas toujours, mais ça non plus ce n'est pas grave, allons-y quand même.

 

Et comme tout ce qui précède, et qui j'espère vous paraît maintenant évident, comme tout ce qui précède n'est pas enseigné à l'école ni dans les contes de fées, la plupart d'entre nous font allègrement exactement le contraire.

 

Et donc la plupart des gens se retrouvent dans un de ces couples effroyables qui démolissent peu à peu notre foi en l'amour, tout en assurant néanmoins leur rôle de prolifération de l'espèce.

Le malheur dans le couple n'exclut pas la reproduction assidue.

 

En matière de désastre conjugal, il y a deux grandes écoles.

 

D'une part, il y a les couples résignés, adeptes du partage des tâches et de la division internationale du travail, on pourrait appeler ça "l'école de l'Equilibre de la Terreur" dans le sens où leur principale raison de rester ensemble tient à leur trouille respective de se retrouver seul.

Madame ne sait pas changer une ampoule, encore moins réparer une fuite sous la machine à laver, et comble du comble elle n'a absolument aucune intention de trouver un travail, ça a l'air chiant.

Monsieur a bien compris que les bières sont rangées dans le frigo, juste à côté des yaourts et du jambon, mais il n'a aucune idée de la façon dont on remplit le frigo en question. Il s'interroge aussi sur le miracle nocturne qui ramène le contenu du panier à linge sale dans les placards en lui donnant cette bonne odeur de frais.

Bon, on ne parle pas beaucoup, mais on parle un peu ; de tout et de rien ; des enfants et de la nouvelle voiture des voisins ; du journal régional et du retour de la pluie ; de la nouvelle coiffure de Claire Chazal ; des arabes qui se sont installés dans le quartier, on n'est pas raciste mais quand même c'est contre nature, hein Roger.

Et puis surtout, il y a cette terreur de devoir faire face à une vie de solitude, sans personne à qui parler, seul à marmonner devant sa télé, pour finir dévoré par ses chats pendant des jours avant que les voisins ne découvrent votre cadavre.

Alors ils restent ensemble, parce que toute autre option paraît insurmontable.

 

Sauf que bon, depuis qu'ils ont signé le plan d'assurance-vie, ils se mettent à rêver de la crise cardiaque ou de l'accident de voiture épouvantable de leur partenaire, je ne sais pas comment je vais vivre sans lui, il m'a donné tant d'années de bonheur, je sais que là-haut il voudrait que je refasse ma vie, et j'ai bien l'intention d'en profiter, sale con.

 

Dans le coin gauche, il y a les exaltés de l'amour, les fanatiques de la passion et du conte de fée, "les Militants de l'Intransigeance" ; pour eux tout doit être exactement comme sur le dessin, dans un refus absolu du compromis, et l'autre doit changer aussi vite que possible pour s'ajuster aux fantasmes impératifs de l'amour idéal.

Leur vie devient assez rapidement une guerre des tranchées où tout est relation de pouvoir, critiques sournoises, et pressions plus ou moins subtiles pour courber le monde et leur moitié à l'image de leur rêve préconçu du couple réussi.

Et l'idée même de concession, ou pire de compromis, leur semble fondamentalement contraire à l'esprit de l'Amour ; si je dois faire des efforts, alors c'est que ce n'est pas vraiment de l'Amour.

 

Ce sont eux, encouragés en cela par les magazines féminins, et encore plus par les magazines people, qui nous font croire que l'infidélité est le pire danger pour le couple, la transgression ultime et impardonnable.

Que tout doit être donné spontanément parce que si je dois le demander, ça ne compte pas, ça n'est pas pareil.

Ils sont les hérauts de l'amour absolu et tout tracé, on couche ensemble parce qu'on s'aime, on vit ensemble parce qu'on couche, on est tout le temps ensemble parce qu'on vit ensemble, on s'aime puisqu'on est tout le temps ensemble, la preuve.

 

Alors ils restent ensemble tant qu'ils tiennent le coup, et lorsque le temps est venu de respirer, les motifs de rupture ne manquent pas, au jeu des sept erreurs aucune relation ne ressemble vraiment à la photo sur la boîte.

 

Bien sûr que ça ne marche pas.

 

Non, l'infidélité n'est pas la fin du monde, et pour tout dire, si je devais un jour choisir entre une partenaire épanouie et cool, mais infidèle, ou une classique casse-couille monogame, évidemment je regretterais de n'avoir que ce choix, on espère toujours la beurrette et la crémière, mais bon si je devais vraiment choisir entre ces deux seules options, ça m'étonnerait que je choisisse une casse-couille, ça n'est pas mon genre.

 

Pour vivre ensemble, il va bien falloir faire des compromis, et en tout cas transiger un peu sur les points de détail.

 

Le bonheur à deux, ça se taille à la hache et sans pleurnicher, il faut ce qu'il faut, c'est un truc de bâtisseurs, pas pour les mauviettes, il faut parfois tailler dans le gras, renoncer aux images d'Epinal et aux gazouillis des écureuils, je veux avancer, j'ai toujours l'envie.

 

Personne ne se sépare vraiment parce que la répartition des tâches ménagères, ni parce que le lieu des vacances, ni même parce que le bide ou la culotte de cheval du partenaire, et encore moins parce que secrétaire sexy et ambitieuse.

 

Les gens se séparent parce qu'ils n'ont plus envie.

Un jour, pfffff, c'est chiant, je m'emmerde, il me casse les couilles, je n'ai plus envie de faire des efforts, je n'ai plus envie d'être là.

 

Je n'ai juste plus envie.

Le reste, c'est de la post-rationalisation.

Des arguments pour expliquer la rupture quand il n'y a plus rien à expliquer.

 

 

* * *

 

 

Combien de relations merdiques a-t-il fallu foirer, combien d'amours tellement jolies au départ finalement engluées dans un quotidien pénible et rancunier, combien de passantes perdues avant d'avoir construit quoi que ce soit de mémorable, combien d'occasions manquées et de désastres monumentaux, avant de comprendre enfin, un peu, les règles de ce jeu élusif ?

 

Combien de temps perdu à déconstruire ces images fausses de la relation amoureuse, pour recréer fragilement une vague compétence sur le sujet ?

 

Tout cela pour espérer encore, aujourd'hui, être prêt à rejouer la partie quand l'occasion s'en présentera de nouveau, avec ce petit supplément de clarté d'esprit qui peut-être permettra une relation épanouie.

Si possible avec une partenaire également éclairée…

 

 

 

Alors ?

 

 

Est-ce que j'ai envie ?

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 


Publié dans 14 Compétences

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Xavier 04/02/2010 18:19


Valentin,
Je vous lis depuis quelques temps et j'apprécie à sa juste valeur la pertinence de vos arguments. Mais là permettez moi de vous le dire vous me poussez à vous complimenter. Ce n'est absolument pas
dans mes habitudes. Je dénigre plus volontiers. Bravo pour votre clairvoyance. Pas de scoop dans votre texte juste une vision sans oeillére des choses de l'amour et du sexe. Evidemment qu'il vaut
mieux une cool infidéle qu'une chieuse meme fidele. Bravo je continuerais à vous lire. Et vais faire un peu de ménage, depuis le temps que j'aurais du.


Valentin Vernoux 04/02/2010 18:31


Merci merci, merci à tous...

Ce texte m'a demandé pas mal de boulot, ça n'est pas sorti comme ça, je suis ravi que vous y trouviez une résonnance intéressante.

Je continue.


Anne-Laure 04/02/2010 18:13


Comment te dire?
C'est génial. Oui, Cécile a raison, tout est dit; ne manque parfois que l'envie. Aussi, comme qui dirait : qu'on me donne l'envie, l'avoir d'avoir envie...
Vie de couple mode d'emploi ton article, attention à ne pas mettre les ampoules dans le frigo, et faudrait il offrir un guide de "je remplis bien mon frigo" au jeune marié?

Attention surtout à ne pas faire comme papa, maman, la meilleure copine, ou le vieux pote déjà engagé. A ne pas faire comme eux juste pour être comme tout le monde.

Attention à l'amour, simplement


Cécile 04/02/2010 17:48


Tout est dit : l'envie !!!
bravo!!!