Jugement Dernier (2)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans "Jugement Dernier" : nous avons le regret de vous informer de la mort inattendue de notre héros ; par ailleurs, il semblerait que la vie après la mort soit une réalité ; notre héros, comme vous pouvez vous en douter, n'est pas particulièrement à l'aise avec l'idée de son jugement imminent...

 


 

 

 

Pourtant, vraiment, la vie après la mort, ça me paraissait peu probable.

 

Un tel consensus parmi l'immense majorité de l'humanité, c'était suspect.

 

Et puis alors, l'idée que bien se conduire dans la vie terrestre nous vaudrait une récompense éternelle après le trépas, ça me semblait un peu insultant.

Nous ne sommes pas des gamins, quoi, nous n'avons pas besoin de carotte ni de bons points, faire le Bien devrait se suffire à lui-même.

 

D'accord, d'accord, je regrette, je me suis gouré.

 

Et puis alors, la résurrection de la chair, l'idée que la vie éternelle se passerait en chair et en os, alors ça, ça me troue le cul, je n'aurais jamais cru ça envisageable.

Ca heurtait un peu mon éducation scientifique, vous savez, constance du nombre d'atomes de carbone dans l'univers, ce genre de détails.

Où trouverait-on la matière pour garder vivant éternellement l'humanité cumulée depuis des dizaines de milliers d'années ?

Ca fait quand même des milliards de corps...

 

Sans même parler des questions accessoires.

Par exemple, on vivrait éternellement dans notre corps, mais lequel ?

Celui de nos vingt ans, celui de l'heure de notre mort, avec quelle apparence passerions-nous l'éternité ?

Si une femme meurt à vingt ans et son mari à cent-dix ans, ça va quand même faire un couple un peu étrange au Paradis, non ?

Pas sûr que ce soit tellement le Paradis pour elle...

 

Mais bon, là encore j'avais tout faux, ils ont dû trouver une parade, parce que je suis bel et bien en chair et en os.

 

Exactement dans l'état dans lequel je suis mort, d'ailleurs.

Même pas perdu un peu de bide au passage.

Pourtant, j'aurais volontiers fait don de ces atomes de carbone superflus.

 

Je n'ai même pas changé de vêtements.

Je flotte dans le blanc silencieux en costume de boulot.

Un joli costume trois boutons à fines rayures, chemise blanche, cravate sobre et élégante, mais le tout un peu fripé par la classe-éco et par trois jours de séminaire.

J'espère qu'il y a un pressing dans l'au-delà.

Ou que je pourrai récupérer ma valise.

 

Et je me dis que j'aurais sans doute dû changer de caleçon ce matin, on n'est jamais assez prudent.

Me voilà mort dans des sous-vêtements un peu limite.

 

 

* * *

 

Remarquez, mon corps est inchangé, mais il défie les lois de l'apesanteur, quand même.

 

Déjà, je vole.

Cool.

 

Et puis quand je fais ça, je vole avec la tête en bas.

C'est rigolo.

 

Ah ben tiens, je peux faire ça, aussi.

 

Hi hi hi.

 

Et puis ça aussi, d'ailleurs.

 

Valentin, arrête de faire le pitre.

Pense à l'enfer.

Essaie de faire une bonne impression, pour une fois.

 

Plus près de toi, mon Dieuuuu...

 

Pfff, je me fais chier, quand même.

 

L'éternité, ça va me sembler long.

 

 

* * *

 

"Ahem..."

 

Tout d'un coup, dans mon silence tout blanc, il y avait deux autres mecs qui flottaient.

 

Deux chippendales à cheveux longs bouclés, en tunique immaculée.

Très très courte, la tunique.

L'un des deux portait un petit terminal portable, et était déjà en train de tapoter frénétiquement sur son clavier.

 

"Vous êtes bien Valentin Vernoux ?"

 

J'acquiesce.

 

"Je vais vous poser quelques questions pour vérifier votre identité, c'est la procédure, on ne peut pas se permettre de faire erreur sur la personne..."

 

Ils m'ont demandé ma date de naissance, mon adresse, mon numéro de sécu, le nom de famille de ma mère, ce genre de choses, c'était des chippendales un peu indiscrets, mais je voulais faire profil bas, faire une bonne impression, on ne sait jamais.

 

Celui qui portait le terminal a refermé le clavier, satisfait de mes réponses.

 

"Bon, c'est bon, vérification terminée, Monsieur Vernoux, on peut y aller, je ne voudrais pas vous presser mais Roger et moi, on a encore un paquet de livraisons avant ce soir, il faudrait y aller maintenant..."

 

Mais vous êtes qui ?

Et aller où ?

 

"Roger et moi, on est les anges en charge de votre ramassage, on vous emmène au bureau d'admission"

 

Les anges ?

Les anges ressemblent à des chippendales, en tunique sexy, avec les cheveux permanentés, limite tapette ?

Et pas d'ailes ?

C'est n'importe quoi, l'au-delà.

Aucun respect pour les traditions.

 

 

-         Au bureau d'admission ?

 

-         Oui, Jugement Dernier, bâtiment C, bureau 122, c'est écrit là...

 

-         Aïe aïe aïe

 

-         Oh non, ne vous inquiétez pas, Monsieur Vernoux, ils appellent toujours ça comme ça, Jugement Dernier, mais c'est juste une formalité, le triage est fait en amont, là c'est juste pour tamponner le dossier, je ne devrais pas vous le dire, ils aiment bien vous faire la surprise et tout et tout, mais ne vous faites pas de bile, j'ai votre dossier sous les yeux, vous allez au Paradis, pas de souci

 

Huh ?

Vous êtes sûrs ?

Moi, au Paradis ?

 

Je ne voudrais pas avoir l'air de chipoter, mais ça n'a pas l'air très sérieux, votre histoire.

 

 

* * *

 

Les deux tapettes m'ont amené à vitesse supersonique à travers les nuages, c'était plutôt cool, et on est arrivé au fameux bâtiment C, bureau 122, et ils m'ont déposé dans la salle d'attente, toute blanche aussi, ils n'étaient même pas décoiffés par le voyage, c'est de la bonne permanente les coiffures de l'au-delà, et ils m'ont dit, tu ne bouges pas d'ici on va venir te chercher.

 

J'ai quand même essayé d'en savoir plus.

On ne se refait pas, la négociation, c'est mon rayon.

 

-         Non mais les gars, je suis sûr que vous savez ce que vous faites, mais vous ne voudriez pas me donner quelques tuyaux, quand même ?  
Je ne veux pas critiquer, mais a priori, je ne m'attendais pas trop à aller au Paradis, c'est un peu une surprise, une bonne surprise on est bien d'accord, mais bon je ne voudrais pas me faire de faux espoirs, vous êtes sûrs de votre coup, là ?

 

-         M'sieur Vernoux, ne vous en faites pas, on fait ce boulot depuis des siècles, il n'y a pas d'erreur, vous êtes au bon endroit

 

-         Mais enfin, c'est quoi les critères ?     
Tout le monde va au Paradis, ou quoi ?  
Pourquoi moi ?  
Je m'attendais à un jugement en bonne et due forme, quoi, un examen approfondi de mon existence, et je m'attendais à un verdict plutôt sévère, comprenez ma surprise...

 

-         M'sieur Vernoux, vous savez combien de personnes meurent dans le monde, chaque année ?

 

-         Huh ?

 

-         Il meurt un peu plus de 60 millions de personnes dans le monde chaque année, ça fait 170 000 par jour, à peu près deux par seconde, personne n'a le temps d'examiner en détail la vie de tous les arrivants...

 

-         Mais oui mais quand même, c'est pas une excuse, quoi, alors vous avez baissé les bras, pas le temps de juger, donc tout le monde va au Paradis ?

 

-         Non, pas du tout, la plupart des gens vont en Enfer, les pauvres, mais on a juste été obligé de simplifier les critères de tri...     
Alors vous, par exemple, je ne devrais pas vous dire ça, mais vous n'avez jamais tué personne, vous n'avez jamais violé d'enfants, donc voilà, c'est bon, vous êtes admis au Paradis !

 

-         Ah bon ???? C'est aussi simple que ça, juste ne tuer personne et ne pas violer les enfants ? C'est dingue...

 

-         Non, bon, il y a d'autres critères, ils vont vous expliquer, mais oui, au fond, c'est devenu assez simple, c'est pour simplifier le tri, c'était devenu trop compliqué     
Avec la psychanalyse et toutes les religions et les mouvements révolutionnaires, tout le monde avait une bonne raison pour commettre les pires atrocités, on perdait un temps fou en arguties juridiques...        
Et avec l'augmentation de la population mondiale, ils n'ont plus trop le temps de rentrer dans les détails, la pureté des intentions, la morale, les justifications politiques, ce genre de truc...       

Alors ça fait quelques siècles qu'ils ont mis le nouveau système en place, c'est oui ou non, si tu as tué quelqu'un tu vas en enfer, sinon c'est cool...

 

-         Cool, ah ben ça c'est une bonne nouvelle, dites donc, merci les gars !   
Mais c'est sûr, ils ne risquent pas de changer d'avis ?

 

-         Ah ben non, moi ce que je vous dis c'est le premier tri, mais au final la décision leur revient, c'est eux qui décident, la plupart du temps ils se contentent de tamponner le dossier, mais quand même, ils vérifient...     
Allez, ne vous faites pas de bile, M'sieur Vernoux, vous avez un bon dossier...   
A moins que vous ne fassiez le malin et que vous ne les énerviez, aucun problème...

 

 

Huhooooh...

 

Si je ne fais pas le malin, juste là, si je fais profil bas pendant tout notre entretien, si je ne la ramène pas avec ma grande gueule, je vais au Paradis pour la vie éternelle ?

 

Aïe.

 

Echouer si près du but, c'est ballot.

 

Oh mon Dieu, je ne vais jamais y arriver, fermer ma gueule pendant toute une conversation, c'est insurmontable, c'est plus fort que moi, je ne vais jamais y arriver...

 

Je vais rôtir en Enfer, c'est sûr.

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

Publié dans 22 Jugement Dernier

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Commenter cet article

Camille 03/05/2010 11:25


Les anges sont pas des femmes ? Pfff


cecile 02/05/2010 16:57


moi je veux bien garder Georges et Malcom.
Non ceci dit c'est très bon et drôle de nouveau, quel plaisir... j'en redemande


Luces Skywalker 02/05/2010 16:00


AHAHAHAH! j'adore!

et je ne peux pas m'empêcher connaissant ton activité professionnelle initiale d'imaginer Cloney et Malkovitch en personnages principaux. J'espère que t'as apporté ta machine à café.


Valentin Vernoux 02/05/2010 16:10



Pas du tout, Luces, mais tu auras Demis Roussos à l'épisode 4...


Ravi que ça te plaise, je m'amuse bien à l'écrire en tout cas.