La Rivière Souterraine (2 & fin)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans La Rivière Souterraine : Myriam et Robert se prennent la tête ; apparemment, Myriam est de mauvaise foi, et Robert n'écoute jamais ce qu'on lui dit ; Myriam et Robert sont mal barrés.

 


 

 

Robert est sur le cul.

Limite énervé.

 

C'est pas possible, une mauvaise foi pareille.

 

Manifestement, Robert, qui pourtant n'est pas plus con qu'un autre Robert, n'a rien compris aux femmes.

 

Robert pense bêtement qu'une femme, c'est comme un homme mais avec des seins, des cheveux plus longs, et moins de sens de l'orientation.

Robert pense naïvement que les conversations avec les femmes, c'est comme les conversations entre hommes : quand il n'y a plus de son qui sort des lèvres de votre interlocuteur, la conversation est terminée.

 

Avec les femmes, c'est différent.

 

La conversation ne s'arrête jamais.

 

Si vous sortez de la pièce, la conversation continue dans sa tête.

Elle fait les objections et les réponses, elle fait avancer le débat, elle rumine le sujet dans tous les sens, elle gratte de nouvelles couches, élargit le champ de la discussion, elle continue d'avancer.

Parfois même, elle se laisse convaincre.

Ou plutôt, parfois, elle reprend à son compte les arguments contre lesquels elle se battait tout à l'heure.

 

Vous êtes passé à autre chose, vous avez archivé la conversation, c'était à propos de ça, elle pense ça, vous avez dit ça, on en est resté là, voilà, clair, documenté, archivé, rangé dans un coin du cerveau, ça pourra peut-être resservir, en attendant on a d'autres choses à penser.

 

Les jours défilent, vous n'y pensez plus du tout, c'est de l'histoire ancienne.

 

Mais chez votre compagne, la rivière souterraine poursuit son cours tumultueux, qui emporte tout sur son passage, logique, cohérence, modération, honnêteté intellectuelle, tout ce qui se déverse dans ce courant se charge d'émotion pure.

 

La rivière souterraine charrie une eau lourde et sombre, pleine d'alluvions accumulées avec le temps, un fleuve puissant fait de toutes les réactions et de toutes les blessures accumulées dans les petites frictions de la vie.

 

Les frustrations.

Les morceaux de mépris, les déceptions de l'autre, les agacements.

Les fantasmes jamais exprimés.

Les regrets.

Le tout digéré et canalisé jusqu'à l'ébullition.

Et la résurgence occasionnelle.

 

Robert pense incohérence et mauvaise foi, mais c'est seulement qu'il prend le programme en cours de route, et s'il ne comprend pas l'intrigue, c'est qu'il a raté plusieurs bobines.

Plein de bobines.

 

Robert ressort ses archives, il croit reprendre la conversation là où elle en était restée quelques temps plus tôt.

Mais Robert a une semaine, un mois, Robert a des années de retard dans cette conversation.

Robert fait face à une résurgence explosive de la rivière souterraine.

 

Car entretemps, le flot de cette conversation a pris de la vitesse, grossi des affluents nombreux qui sont venus se jeter dans le courant déjà robuste.

 

Robert attendait un ruisseau limpide et champêtre, il fait face à un geyser boueux et brûlant.

 

Robert n'a aucune chance.

 

 

* * *

 

Un matin, Myriam se regardait dans le glace, et trouvait qu'elle avait encore grossi.

 

Elle se demandait si Robert la désirait encore.

Elle se demandait si qui que ce soit la désirait encore.

 

En descendant au salon, elle a trouvé Robert devant la télévision, ses foutus Jeux Olympiques.

Elle a soupiré.

Elle est allée faire la cuisine.

 

Un ruisseau était né.

 

 

 

Un soir prochain, elle s'était acheté des dessous sexy.

 

Elle se disait que ce soir, les enfants sont en vacances, on pourrait sortir en amoureux, un dîner aux chandelles, ça fait longtemps, retrouver le temps perdu, voir si elle peut encore l'exciter, révéler les dessous affriolants au dernier moment, voir monter son désir.

 

Il était rentré tard du boulot.

Il avait demandé ce qu'il y avait à manger.

 

Elle avait rangé les dessous dans le fond du tiroir de gauche de la commode.

 

 

 

Et puis il y avait eu ce film avec Sophie Marceau, qu'elle avait très envie de voir.

Elle aime bien Sophie Marceau.

 

Mais il n'avait pas trouvé le temps.

 

Quand il a laissé les 20 euros sur la table de la cuisine, elle a eu envie de le tuer.

Elle s'est dit qu'elle verrait le nouveau Sophie Marceau l'année prochaine sur TF1.

 

La rivière avait désormais un débit respectable.

 

 

 

Et puis ce soir-là chez les Martin, qui étaient allés voir Cléopâtre au Palais des Congrès, c'est tellement beau, les décors sont magnifiques, et ils chantent et ils dansent si bien, et après ils étaient allés au restaurant tous les deux, c'est pas à moi que ça arriverait, si j'ai de la chance il m'emmènera voir un truc de sport à Bercy, et on mangera des hot-dogs, là Myriam a craqué.

 

Elle lui a dit, enfin quoi trop c'est trop, elle a dit ce qu'elle avait sur le cœur, elle voudrait tellement être traitée comme une princesse, et lire le désir dans ses yeux, et se sentir divine dans ses attentions dévouées, elle veut de l'amour, du désir, de l'attention, elle veut les décors dorés et les musiques sucrées, les bougies, de la romance, elle veut la totale, parce qu'elle a peur d'avoir un peu grossi et que la totale, ça serait bien, pouf pouf, on dirait que je suis toujours belle et que tu m'aimes encore.

 

Enfin bon, ce n'est pas exactement ce qu'elle a dit, mais c'est ce qu'elle voulait dire.

Entre les lignes, c'était exactement ce qu'elle disait.

 

Entre les lignes, ça compte.

Si il faisait un effort, il lirait entre les lignes.

C'est bien ce que je disais, j'ai encore grossi, et il ne lit plus entre les lignes.

Salaud.

 

 

 

Et puis cet abruti est arrivé avec ses invitations pour un cocktail de vendeurs de camionnettes.

 

Non mais, il me prend pour qui ?

 

Des invitations qu'il n'a même pas payées.

Offertes par un client.

Même pas son idée.

Même pas son choix.

 

Et je suis censée fondre de reconnaissance ?

Tu crois t'en tirer comme ça ?

Va chier.

Vas-y tout seul à ton bal des vendeurs de bagnoles, espèce de ringard.

Si tu crois que Georges Clooney m'inviterait à ce genre de truc débile...

 

Va chier, gros con.

 

La rivière souterraine avait maintenant des allures de Yang-Tsé, lourde et puissante et boueuse et irrésistible.

 

 

 

Et puis elle est passée devant cette vitrine, cet après-midi.

Un joli ensemble très sexy lui faisait de l'œil.

Il irait très bien avec les dessous sexy du fond du tiroir de gauche.

 

Elle a essayé l'ensemble et elle se trouvait très bien.

D'ailleurs, la vendeuse était d'accord, c'est bien la preuve.

C'était un peu cher, mais bon, pour ce genre de soirée, il faut bien s'habiller un peu, on ne peut pas se permettre d'être négligée.

Après tout, il y aura des collègues et des fournisseurs à lui, il faut lui faire honneur.

Il est très sexy, cet ensemble.

 

Elle va le reconquérir.

Avec cet ensemble sexy, et les dessous sexy aussi, elle va regagner son cœur, elle va le mettre KO, elle va lui montrer.

S'il ne sait pas lire entre les lignes, elle va lui mettre les points sur les i.

 

Elle va sortir l'artillerie, les bijoux chic de sa mère, le maquillage des grands jours, les chaussures de pétasse qui sont trop petites mais qui lui font de jolies jambes, il va voir ce qu'il va voir, elle va lui en mettre plein la vue.

 

Elle est toute excitée.

 

 

 

Comment ça, il a décliné l'invitation ?

 

Comment ça, on n'y va plus ?

 

Mais il est vraiment nul pour lire entre les lignes, ce crétin.

 

Mais bien sûr, je veux y aller.

 

Remarque, je ne l'ai peut-être pas prévenu...

 

Mais je n'ai quand même pas besoin de tout lui dire, il pourrait deviner, non mais quel con, mais enfin c'est pourtant clair...

Le problème avec lui, c'est qu'il ne me comprend pas.

Il faut toujours que je lui explique tout.

 

C'est pourtant simple.

 

Ca fait des mois que j'attends qu'il me soulève de terre par son amour, qu'il m'emmène au bout du monde, qu'il me traite comme une reine.

 

Ca fait des mois que j'attends, c'est pourtant clair.

On s'en fout que je n'aie rien dit.

On s'en fout que j'ai refusé sa proposition de cocktail à deux balles.

 

J'ai fait des efforts.

J'ai les dessous sexy.

J'ai l'ensemble idéal.

Je vais le reconquérir.

 

On ne va pas chipoter sur le fait que je n'ai pas été très claire sur mon enthousiasme quant à cette soirée ?

 

Je ne vais quand même pas tout faire ?

Enfin merde, je suis à fond dans la reconquête, là, il pourrait peut-être remarquer que je fais tout le boulot ?

 

Ce n'est quand même pas si compliqué à comprendre ?

 

Je t'attends depuis des mois, et tu me parles de ce que j'ai dit la semaine dernière sous le coup de l'émotion...

 

Je t'attends depuis des mois...

 

 

 

 

Qu'importe si je suis de mauvaise foi, puisque ma cause est juste.

Qu'importe si ma cause est injuste, puisque je suis de bonne foi.

( Manuel de négociation de la CGT )

 

 

 

 

( Fin !…)

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

C. 19/03/2010 13:35


Cher Valentin,
Bon voilà vous nous expliquez le concept d'incompatibilité des niveaux de communication entre les hommes et les femmes et pour ceux qui ne l'auraient pas encore expérimenté c'est très
instructif.
Il me semble cependant qu'il manque un aspect important de la "rivière souterraine" qui est l'aspect très positif de cette conversation intime de la femme avec son homme.
En effet si cette conversation peut révéler les frustrations bien sur, elle transporte aussi tous les aspects positif de la relation. C'est elle qui charrie toutes les petites choses tendres que
l'on voudrait partager mais qui pour des raisons de temps, d'espace ne le peuvent pas.
C'est elle qui va porter l'élan de la femme vers l'homme qui lui plait ou qu'elle aime.
C'est elle qui va garder tous les moments heureux et les transcender pour nourrir l'attachement.
Mais la question que je me pose au fond est la suivante :
Les hommes ont-ils aussi un dialogue intime avec la femme qui partage leur vie ????
Dans l'attente de votre réponse....


Valentin Vernoux 19/03/2010 14:49


Nous les hommes, on est pas du genre à charrier des petites choses tendres, vu qu'on n'est pas des tapettes. Si on a des trucs à dire, on les dit, pas forcément adroitement mais on s'exprime, on
n'espère pas qui qui que ce soit va deviner ce qu'on pense.
Et pour les sujets qu'on ne peut vraiment pas aborder dans le couple, on prend une maîtresse pour se plaindre sur son oreiller (bouh, ma femme ne me comprend pas, et en plus sexuellement c'est pas
le top).
Voilà, top organisation, rigoureux et limpide, de la bonne résolution de problème masculine, pas de chichis, pas de perte d'énergie, rien entre les lignes.
Et quand on exceptionnellement on a une rivière intérieure qui déborde, on sait qu'il est temps d'aller pisser.