Les Erections Perdues (3)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans Les Erections Perdues : notre héros voit partout la femme de sa vie, mais fort heureusement il l'aime le plus souvent à distance ; d'autant plus qu'il a déjà une femme de sa vie à la maison.

 


 

 

Ah ben tiens, justement.

 

Puisqu'on en parle.

 

Elle vient encore de s'échapper.

 

Deux heures dans mon bureau, en tête à tête avec elle.

Je suis tout chose.

 

Et puis elle s'est levée, réunion finie, serrons-nous la main.

Elle travaille au siège international, loin là-bas dans un pays de l'est à la fiscalité avenante.

Je ne la reverrai pas de sitôt.

Je l'ai raccompagnée à la porte du bureau.

Et puis on s'est retrouvé dans le couloir, je vous raccompagne à l'escalier.

On continuait à parler de tout et de rien, on a descendu les escaliers.

On s'est finalement serré la main de nouveau, tout là-bas, à la sortie du bâtiment.

Je ne voulais pas qu'elle se perde.

 

Je suis remonté dans mon bureau, et j'étais tout transi de ces deux heures passées ensemble.

J'ai eu du mal à penser à autre chose, ensuite.

Je ne voulais pas qu'elle se perde.

 

Il aurait suffi de rien, vraiment rien, pour que je la raccompagne encore un peu plus loin, la banlieue parisienne peut être vraiment labyrinthique pour une étrangère, je vais vous emmener prenons ma voiture, et voilà on est à votre hôtel, laissez-moi vous aider avec cette valise, oh mais elle est très bien votre chambre, il a l'air très confortable ce lit, j'aime bien les matelas bien fermes, j'aime bien les visiteuses étrangères bien fermes aussi, parlez-moi encore de la dépréciation des fonds de commerce par la méthode des cash-flows non actualisés, ou alors mettez votre main là, sentez comme je bande, voyez comme vous avez bouleversé mon univers en quelques heures, vous êtes la femme de ma vie, mettons-nous tout nus.

 

Il aurait suffi de presque rien pour que je sois en ce moment même dans cette chambre d'hôtel à découvrir chaque parcelle de sa peau et le goût de sa bouche et le rauque de sa voix quand elle gémit, et tout et tout…

Vous n'en auriez sans doute rien su, je n'aurais pas eu le temps de vous écrire, je n'aurais pas eu que ça à faire que de poster des histoires sur mon blog.

Vous savez comment c'est, au début d'une grande aventure amoureuse, la découverte de l'autre, le sexe débridé et les bisous partout, toutes ces choses qui font une vie, on n'a pas trop le temps pour le reste, on néglige un peu l'administratif.

 

Il s'en est fallu de peu.

 

 

* * *

 

Pourtant, il y a deux heures de cela, elle n'était même pas tellement mon genre.

 

Un trop ceci, pas assez cela, je ne sais même pas si je me serais retourné sur ses fesses dans la rue.

Il y a deux heures de cela, je n'y aurais même pas pensé.

Une visiteuse du siège social, un sujet de réunion déprimant, elle n'avait pas fait beaucoup d'efforts sur son apparence, habillée comme un sac, en ce qui me concerne, elle aurait aussi bien pu être un homme, pas d'érection en vue.

Il y a deux heures de cela, je m'en fichais complètement.

 

Mais là, maintenant, deux heures plus tard, juste là, je ne voulais pas qu'elle se perde.

 

Ce qui a tout changé, ce qui a transformé en un instant la fonctionnaire asexuée en femme de ma vie tellement troublante, ce fut je crois son regard sur moi.

 

J'hésite à vous le confier, mais elle a été émue avant moi.

 

Elle est entrée dans le bureau, on s'est salué poliment, on s'est installé, on a sorti nos documents, et elle, elle renversait ses petites affaires, elle se cognait dans les meubles, elle bafouillait un peu, elle évitait mon regard, elle laissait ses cheveux dissimuler son rougissement…

 

J'aurais juré qu'elle bandait.

 

Enfin, bon, je me comprends, je me rends bien compte que "bander" n'est sans doute pas le terme le plus approprié, je devrais parler de frisson, d'émois intimes, de douces chaleurs dans l'entrejambe, je suis sûr que je pourrais trouver les mots poétiques et charmants pour traduire délicatement l'équivalence féminine de la turgescence masculine bien connue et bien reconnaissable.

 

Mais la vérité, c'est qu'elle bandait, c'est parfaitement clair dit comme ça.

 

Je vous arrête tout de suite, je ne suis pas en train de vous dire que quelques secondes en ma présence ont suffi pour faire d'une magistrate zélée du grand capital une gourgandine folle de mon corps.

 

Apparemment, nos vies professionnelles s'étaient croisées une dizaine d'années plus tôt, alors qu'elle débutait et que j'étais déjà un homme remarquable, apparemment elle savait très bien qui je suis, et alors qu'il y a deux heures je me fichais de ce rendez-vous comme d'une guigne, elle entrait dans mon bureau comme dans sur un ring, pour le second round de notre histoire.

 

Moi je n'ai aucun souvenir de l'avoir rencontrée il y a dix ans.

C'est vous dire à quel point elle n'est pas mon genre.

Mes érections sont peut-être perdues, mais elles ne sont pas oubliées.

Mes érections sont archivées, cataloguées, le système de classement est parfaitement aléatoire, mais je n'oublie rien de mes émois.

 

Si j'avais bandé pour cette jeune femme il y a dix ans, fût-ce un instant fugace entre deux portes, je me le rappellerais très bien.

 

Lorsque cela m'arrive de recroiser une femme de ma vie après quelques années, remarquez, je suis le plus souvent déçu, je ne comprend plus très bien ce qui m'avait plu tantôt, l'âge est parfois cruel pour les jolies filles débutantes, et surtout nos émotions et nos élans sont le fruit de l'instant, retirez le contexte et la chimie particulière de la rencontre, changez une coiffure, un parfum, une jupe, modifiez le dialogue, supprimez ce rire imprévu, et il ne reste que deux personnes banales assises dans un bureau devant des tableaux de chiffres.

 

Donc, en l'occurrence, je n'avais pas bandé autrefois.

Ou alors à peine.

 

Mais là, elle, accoudée à ma table de réunion, oui j'ai  une table de réunion dans mon bureau, je vous ai dit que je suis un homme qui compte sur la scène du grand capital, elle donc, cachait sous ses jambes croisées une émotion monstrueuse et obscène.

 

Son trouble était manifeste.

Ses regards en dessous, ses petites piques ironiques pour avoir l'air cool et détaché, son petit jeu avec ses cheveux, son discours professionnel distrait, ses sourires en coin, je ne suis pas né de la dernière pluie, cette femme en veut à mon corps.

 

Et son émoi m'a fait bander.

 

Et j'aurais été prêt, sans doute, à la suivre jusqu'au bout du monde vers son Ibis de banlieue,  la banlieue ça ressemble toujours au bout du monde, et à être dans ses bras l'homme remarquable qui la trouble tant, l'objet de désir excitant qui la fait rougir d'embarras, là, au dessus de ses tableaux excel.

 

Elle ne me plaisait pas tant que cela, mais l'idée qu'elle bande pour moi était excitante au plus haut point, et voilà qu'à mon tour je bandais pour elle.

 

 

* * *

 

Mais alors, on ne va jamais s'en sortir.

 

Déjà, je le confesse, il suffit de peu pour que votre beauté m'émeuve lorsque vous passez sans me voir, femmes de ma vie qui déambulez sous mes yeux avec vos fesses et vos hanches et vos cous et vos yeux de biche, il suffit de peu pour que mes organes soient troublés par votre présence et que mon esprit s'enflamme.

 

Alors si, par surcroît, je dois ajouter à la liste des femmes de ma vie toutes celles qui sont, à l'inverse, émues par ma présence, par une perversion de la nature qui me rendrait éminemment désirable une femme qui me désire, alors je ne vois pas très bien comment je vais arriver à gérer.

 

Parce que je le sens bien, que je ne vous laisse pas indifférentes, mesdames de la comptabilité, de la cantine, petites souris de réunion aux rires forcés, bécasses de ma vie en société, vaste foule des anonymes qui minaudez en me voyant.

Je vois bien que pour un cul qui attire mon attention, il y a dix paires d'yeux qui battent des paupières en pâmoison lorsque je marche d'un pas assuré dans les couloirs de ma vie.

 

Je vous souris en retour comme on jette l'aumône à la Cour des Miracles, je suis un garçon poli et généreux, je me rends bien compte que la vie ne doit pas être facile pour vous, mais je ne m'attendais pas à devoir partager un jour votre chaleur dans l'entrejambe.

 

S'il suffit de quelques heures pour que votre émoi me contamine, que votre frisson intime fasse affluer le sang dans mes propres organes, que votre accès de fièvre fasse battre mon cœur à tout rompre, je sens que je vais vite être dépassé.

 

Je ne vois plus comment copuler avec discernement.

Et je ne sais pas où je vais trouver le temps.

 

Franchement, mesdames, je comptais un peu sur vous pour savoir vous tenir en ma présence, pour tenir votre rôle officiel d'êtres doués de raison qui ne se laissent pas emporter par des désirs fugaces, on a bien fini par comprendre que vous ne couchiez pas par plaisir, il vous faut des sentiments, des fleurs, si possible des bougies, et un engagement à long terme, bon la plupart du temps ça ne m'arrange pas, mais au moins je pensais pouvoir vous faire confiance pour ne pas m'assaillir à l'improviste de vos ardeurs sexuelles.

 

J'avais déjà assez à faire avec mes propres instincts.

 

Valentine, Valentine, ce n'est pas ma faute, comment résister à la vague ?

Valentine, comment rester fidèle ?

 

 

Les femmes bandent aussi,

et ça m'excite mon zizi.

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 





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