Lèvres Absentes (7)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans Lèvres Absentes : bon, on commence à comprendre, mais quand même c'est le bordel, limite on se croirait dans un roman…

Cathy a bel et bien disparu parce qu'elle a rencontré quelqu'un, le grand amour et le nirvana en prime,  et voilà qu'il s'avère que ce mystérieux quelqu'un serait… une femme !        
Et pire encore, il semblerait même que cette femme soit bien connue de nos services, une certaine tomate-cerise que nous avons déjà croisé par le passé…

 


 

 

Je le crois pas.

 

C'est dingue.

 

Je suis resté prostré sur mon canapé, le combiné du téléphone figé dans la main, pendant un bon moment.

 

Les tuuuuuuut tuuuuuuuut tuuuuuuut dans mon oreille ont fini par me réveiller de mon hébétude, manifestement Cathy avait raccroché depuis des heures.

 

Non mais c'est quoi ce bordel ?

 

Ca fait maintenant des semaines que Emma, moi-même, et pendant qu'on y est Gaston aussi, Valentine aussi si ça se trouve, on se démène comme de beaux diables pour rencontrer la galipette infernale qui nous sortira de notre quotidien, on se donne du mal, et que je te fais des sourires, et que je raconte des craques à ma copine qui vraiment mérite mieux que ça, et que je peaufine des stratégies de séduction super-élaborées, et que je drague la moche pour avoir la belle, ou le contraire je ne me souviens jamais comment ça marche cette stratégie, et que je t'emmène au resto pour t'examiner à la bougie, et que je t'embrasse sous la lune, et tout ça pour qu'en fin de compte…

Germaine ?

 

Germaine a rencontré le nirvana ?

 

Mais même moi je ne l'ai pas sautée, Germaine.

Germaine c'est pour quand on s'ennuie vraiment, Germaine c'est juste pour ne pas être désagréable, c'est pour faire plaisir, Germaine c'est pas pour le nirvana, enfin quoi, il n'y a personne là-haut dans le bureau céleste des scénaristes, votre Divinité excusez-moi si je critique, mais je crains que vous ne perdiez votre public, là, la race humaine veut voir Emma et moi dans des contorsions érotiques époustouflantes, la race humaine pourrait encore comprendre Gaston et Emma dans le genre réalisme déprimant à la française, mais la race humaine ne veut pas voir Germaine en sueur en en gémissements, même avec Cathy en guest-star, pensez à la ménagère de moins de cinquante ans, qu'est-ce qu'elle va penser la ménagère, vous croyez qu'elle va rêver la ménagère, en voyant Cathy la tête entre les jambonneaux de Germaine, ou les doigts boudinés de Germaines dans les orifices de… ?

 

OK, d'accord, faut que je me calme, une érection monumentale est mal venue quand on est en colère.

 

Non mais, vraiment, Dieu, sur ce coup-là, c'est n'importe quoi, tu as un peu merdé, votre seigneurie, excuse-moi d'être un peu direct, mais là je suis sur le cul.

 

Je suis dégouté, tiens.

 

Pour un peu, j'oublierais toute cette histoire de fous et je me résoudrais à la fidélité.

Pour un peu.

 

Les tomates-cerise de la vie, c'est fait pour combler les interstices de nos existences sentimentales, pour occuper le temps entre deux grandes amours éperdues et abandonnées, les tomates-cerise ne sont pas destinées à remplir un rôle significatif dans l'histoire, et encore moins à trouver le nirvana ni le bel amour parfait…

 

Sinon, c'est le bordel.

 

Et là…

 

C'est le bordel.

 

* * *

 

 

Et puis tandis que je m'éveillais lentement de ma torpeur désabusée, je me suis rendu compte que j'avais encore un SMS.

 

C'était Cathy, manifestement juste après notre conversation.

 

Pffff.

 

Quoi, encore ?

 

"Dis donc Valentin, puisque tu voulais faire un diner à trois, justement mon aimée me propose un verre avec sa meilleure copine, tu ne voudrais pas venir avec moi ?

Je suis sure que sa copine est très sympa, mais moi ma chérie j'ai juste envie de lui sucer l'abricot pendant des plombes, j'adore son goût sucré de miel et de gingembre, je ne suis pas d'humeur sociale, j'aurais besoin d'un chaperon…

Tu es partant ?"

 

Je regrette vivement le temps des pauvres téléphones à tout petit écran, ce temps où nos sms faisaient au maximum dix caractères et prenaient vingt minute à écrire avec un pouce surhumain.

Aujourd'hui, même sur support digital et virtuel, les femmes parviennent parfaitement à véhiculer les subtilités de leur conversation à haute charge émotionnelle et manipulatrice, correcteur d'orthographe compris.

 

La meilleure copine de Germaine, on parle bien d'Emma, là ?

 

Oh putain.

 

Pffff.

 

La proposition, c'est de me retrouver avec Cathy, que j'ai abondamment sautée par le passé, pour rencontrer Germaine, que j'ai embrassée il y a dix jours avant de la laisser tomber comme un vieux bas fatigué, ah tiens bonjour Germaine tu vas bien sans rancune, hein, et Emma que j'ai embrassé il  a sept jours avant de retourner vers ma copine, puis de me ridiculiser lamentablement avec une histoire de tueuse redoutable en porte-jarretelles rouge, salut Emma comme on se retrouve j'espère que tout va bien pour toi, non moi non plus je ne pensais pas qu'on se reverrait de notre vivant mais que veux-tu la vie est étrange autant que bizarre, et justement la tueuse en porte-jarretelles rouge, c'est justement ma copine Cathy ici présente, celle qui a la langue dans l'œsophage de ta copine Germaine et la main apparemment bien avancée dans la culotte de la susdite copine…

 

Laissez-moi réfléchir.

 

Lesbiennes ou pas lesbiennes, je crois que je vais être raisonnable.

 

Je crois que je vais dire non.

 

Désolé, Cathy, ce serait avec plaisir, mais ce soir justement j'ai mon cours de macramé.

 

 

* * *

 

Donc, je n'y vais pas.

 

Emma et deux lesbiennes.

 

Non, non, j'ai dit non, je n'y pense même pas, je n'y vais pas.

 

D'ailleurs j'ai dit non à Cathy.

 

Emma.

 

Et deux lesbiennes.

 

Dont Cathy la sublime contorsionniste de l'amour.

 

Arrête.

 

Je n'y vais pas.

 

D'ailleurs sur TF1 il y a un super débat sur la fabrication des sabots dans le limousin.

Bon, je pourrais l'enregistrer.

 

Non.

 

Lesbiennes.

 

Emma.

 

Emma et Germaine.

 

Si ça se trouve elles étaient lesbiennes aussi.

 

Ca va finir en partouze.

 

Et toi devant TF1.

 

Tu pourrais y aller juste pour voir…

 

Non.

 

Mais Emma…

 

Mais lesbiennes…

 

Arrête, si ça se trouve, tu n'as rien compris à l'histoire, Cathy est avec une autre lesbienne, rien à voir avec Germaine, et donc rien à voir avec Emma, et donc…

 

Ben oui, donc tu n'as aucune raison de ne pas y aller, pauvre cloche.

 

Mais si, déconne pas, je suis sûr que c'est Germaine.

 

Et tu n'as pas du tout envie d'en avoir le cœur net ?

 

Ok, j'y vais.

 

 

* * *

 

Je ne suis pas complètement con.

 

Je me suis déguisé.

 

J'ai trouvé un vieux chapeau.

Une paire de lunette de soleil très couvrante.

Une grosse écharpe enroulée autour de la gorge et de la bouche.

Un lourd manteau informe.

 

La parfaite panoplie du détective invisible pour l'œil non initié.

Ou du pervers polymorphe à la sortie du CM2, il y a débat.

 

Mais méconnaissable.

 

Je dois observer à distance.

Confirmer mes soupçons.

Etablir une stratégie éclairée.

Très éclairée si possible, avec les lunettes et l'écharpe, je ne vois plus rien.

 

Et me voilà en chemin vers le lieu de rendez-vous, je suis très en retard, mais justement le principe est de ne pas me faire remarquer, donc mon retard devrait passer inaperçu.

Ingénieux, non ?

 

Je me suis payé quelques réverbères en chemin, le trottoir parisien n'est vraiment pas fait pour les aveugles ni pour les pervers polymorphes, Delanoe perd des voix, mais on finit quand même par arriver à bon port.

 

J'étais très en retard.

 

Dans le café, je les ai repérées de mon œil d'aigle, à travers les lunettes fumées et l'écharpe.

 

Tout se confirme en un instant.

Germaine.

Cathy, vautrée sur Germaine, la main on ne sait trop où.

Emma.

 

Ouille ouille ouille, entre les mailles de l'écharpe, je distingue qu'Emma garde les yeux rivés sur les cuisses de Cathy, je l'avais bien dit que la partouze était inévitable…

 

Je distingue aussi, de mon autre œil disponible, le serveur avec son plateau d'huîtres.

 

Le serveur qui se rapproche d'Emma.

 

Emma qui semble très instablement assise sur sa chaise.

 

Et le serveur qui approche…

 

Nooooon ???

 

Pas encore ?...

 

Un si charmant petit café ?...

 

Et à ce moment-là, Emma et sa chaise sont parties en arrière

 

…et le serveur a tenté de les éviter, et le plateau de Spéciales de Normandie N°2 a commencé à tanguer au bout de son bras, et Emma gesticulait dans sa chute inévitable vers le carrelage Art Nouveau du charmant petit café où nous risquons prochainement d'être une fois encore persona non grata, et le serveur a fini par perdre l'équilibre, et la salle s'est tue dans un instant de stupéfaction muette, et le plateau a commencé à basculer irrésistiblement, et l'assistance a fait "ooooooh" de stupéfaction, et moi je commençais à avoir un peu l'habitude avec Emma mais je me disais quand même "non, c'est pas vrai…", mais la gravité a des lois qui ne supportent guère la contradiction, et donc ce qui devait arriver arriva, Emma, sol carrelé, huîtres normandes, vinaigre à l'échalote, algues diverses, glace pilée, le désastre habituel, vous-même chers lecteurs ne devez guère vous en émouvoir, si on dit Emma + Restaurant Parisien Sympa, lesbiennes ou pas lesbiennes vous voyez bien où ça va nous mener…

 

Patatras.

 

Emma n'a même pas rebondi sur le sol.

Ca juste fait splouchhh.

 

Et le plateau s'est déversé pile poil sur son corps inanimé.

Ca a fait quelque chose comme badabadingdingdongchpouichplocplocploc…

 

 

Aïe aïe aïe.

 

La vie est pleine d'imprévus.

 

Je pensais que la soirée allait tourner autour des moules et de la meilleure façon de les sucer, et en fin de compte on va plutôt ramasser les huîtres à la serpillère.

 

 

Même Cathy a retiré sa main de la culotte de Germaine.

 

 

Il y a des moments comme ça, on ne peut même pas penser au cul.

 

 

 

 

 

 

( A suivre )

 

 

 

Nota Bene : et pendant ce temps-là, Emma

 

 

 

 

 

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