Michel, 35 ans, conducteur d'engins de chantier

Publié le par Valentin Vernoux


Cher Valentin,

 

Il faut que tu arrêtes avec ton blog.

 

Oui, c'est très drôle, c'est très juste, et je comprends bien que tu penses remplir une mission d'intérêt général.

 

Mais ça ne nous aide pas du tout, nous les hommes mariés.

 

Le problème, tu vois, c'est que tes femmes lisent ton truc aussi.

 

A la base, j'avais trouvé ton site sur le net, et un soir j'étais là, dans un coin du salon, et oui, je me suis bien marré en te lisant. Et j'ai même sans doute gloussé un peu fort.

 

Ma femme lisait son Biba à côté, et bien sûr, pas besoin de te faire un dessin, tu connais la chanson, à peine je commence à avoir l'air de m'intéresser à un truc, elle veut savoir ce qui me fait rire, et pourquoi, et tout et tout, ça y est plus moyen d'avoir la paix.

 

Et là, je reconnais que c'était sans doute une erreur de jugement, mais bon je n'avais pas l'impression de faire quoi que ce soit de répréhensible, j'avais la conscience tranquille, je lui dis que j'ai trouvé un site rigolo, ce n'est rien, lis ton journal ma chérie, j'essaie de minimiser le truc, quoi.

 

Alors bien sûr elle veut voir.

 

Depuis, ma vie est un enfer.

 

Je te passe les détails, mais quand elle a lu ton site, de bout en bout, j'en ai pris plein la gueule au nom de l'espèce masculine toute entière, et le moins que l'on puisse dire c'est que ma femme n'est pas ton plus grand fan.

 

J'ai eu beau lui expliquer que je ne suis pas responsable de ce que tu écris, je suis officiellement la tête de turc pour tout ce qui est dit dans ton blog, et franchement c'est un peu lourd à porter.

 

Parce que bon, au début je pensais que ça allait se terminer après une bonne soirée d'engueulade sur le thème "ah bon ça te faire rire ces conneries de macho ?".

 

Bon, c'est vrai, je n'ai rien arrangé quand j'ai essayé de la calmer, parce que j'ai fini ma phrase par "Ma Chérie Mon Amour", et là j'ai cru que j'allais m'en prendre une dans la gueule, elle était totalement hystérique.

 

Et puis manifestement, ça l'a marquée beaucoup plus profondément que ça, et elle n'arrête pas de m'en reparler.

 

Elle a imprimé ta cartographie des types de femmes, c'est épinglé sur notre frigo, et elle peut pas passer devant sans que je ne me prenne une réflexion, genre "tu penses sans doute que je suis une séductrice mangeuse d'hommes, hein, ou alors plutôt une manipulatrice passive-agressive ? ah tu m'énerves, tiens, ôte-toi de mon chemin, et va donc faire la vaisselle plutôt que de dire des conneries".

 

Si on va au resto, j'ai droit à "t'inquiète pas, je ne vais pas te prendre tes frites, égoïste ; espèce de goinfre, garde-la ta béarnaise".

Si elle me laisse un texto, elle rajoute à la fin "pas la peine de me dire que tu m'aimes, je m'en fous de toute façon".

Si elle pose un sac sur un fauteuil, elle ajoute à chaque fois "oui je sais c'est pas sa place, et bien justement profite-en pour descendre les poubelles, c'est pas leur place non plus"

 

Elle a bien sûr complètement arrêté les cours de salsa, elle a foutu notre tabouret de bar à la décharge, et je sens que je ne suis pas prêt de rebaiser en levrette dans les décennies à venir.

 

Et le pire c'est qu'il faut maintenant que je fasse super-gaffe à ce qu'elle me dit, parce que la dernière fois que j'ai fait "hun hun" elle m'a balancé la soupière de sa grand-mère à travers le salon, j'ai fini à l'hosto.

 

Je ne comprends pas, pourtant avant cette histoire tout allait bien entre nous.

Bon c'est une femme de caractère, c'est sûr, il n'y a jamais eu le moindre doute sur le fait que c'est elle qui commande, mais moi au fond ça m'allait très bien, je ne me plaignais de rien, notre couple marchait très bien.

 

Mais là, maintenant, c'est l'horreur, et chaque fois que tu postes un nouvel article, elle se jette dessus, et j'ai droit à une nouvelle scène.

 

Pourtant, moi, bien sûr, je n'y vais plus sur ton site, depuis ce premier soir.

Ca a été dur, mais depuis des mois, la seule chose que je sais de ton blog, c'est ce qu'elle récite par cœur en hurlant quand elle m'engueule.

Non, si jamais j'y retourne, même en douce, même depuis le boulot, j'ai trop peur d'être contaminé, de sourire par réflexe quand elle fait un truc que tu as décris dans un article, ou d'utiliser une expression à toi, ce genre de chose, mais si je fais ça je crains pour ma vie, tu ne te rends pas compte, quand elle est dans cet état c'est comme si ses forces étaient décuplées, elle me casserait en deux et m'arracherait les couilles.

 

Mon copain André, qui bosse avec moi, il lui est arrivé la même chose.

Bon, lui il a cumulé, il a tellement ri en lisant tes articles, il a envoyé le lien à sa copine et à sa sœur, sans penser à mal.

Et bien les deux filles, qui pourtant n'étaient pas tellement en bons termes avant, sa copine et sa sœur, elles ont écrabouillé l'ordinateur de la maison à coups de pelle, fait un feu dans la cour avec tous ses vêtements et ses affaires, et il a plus jamais eu de nouvelles de la copine, et même sa sœur lui parle plus, ni sa mère d'ailleurs depuis que la sœur lui a montré le blog.

 

Pourtant André, lui et moi on est un peu pareil, tu vois, on fait dans les 150kg, on conduit des engins de chantier par tous les temps, on est plutôt des forces de la nature, il faut le dire, il n'y a pas grand chose qui nous fasse peur. On aime bien déconner un peu, mais à la maison c'est les femmes qui commandent et ça nous va très bien, on a pas besoin de rouler des muscles pour se faire respecter, en général.

 

Mais là ça nous dépasse, c'est trop dangereux, on est face à l'imprévisible. On ne reconnaît plus du tout, nos petites femmes.

 

Tu as réveillé la bête.

 

Alors bon, André et moi on a réagi tout de suite, hein, on a prévenu tous les copains du chantier, tous nos potes, surtout ne lisez pas ce truc, c'est comme une drogue, ça fait du bien sur le moment mais ensuite c'est la pente savonneuse, et surtout n'en parlez pas à vos femmes, sinon vous êtes perdus.

 

Je pense qu'on a assez bien circonscrit le problème dans l'ensemble de la vallée de la Somme, mais pour le reste du monde nous sommes assez inquiets.

 

Aussi je prends le risque de me reconnecter une dernière fois pour vous poster ce dernier message : arrêtez tout, fermez ce blog, la survie de l'humanité (en tout cas de l'humanité francophone) est en jeu.

 

Michel



 

 

Chers lecteurs,

 

Je ne suis pas en mesure de répondre directement à Michel.

 

Michel nous a quittés.

 

D'après les témoins, il aurait été écrasé par un tractopelle à la sortie de son chantier. L'engin a refait marche arrière trois fois pour l'écraser totalement, et il a été inhumé sous une forme essentiellement liquide.

Son épouse est activement recherchée par la police.

 

Michel est semble-t-il tombé au champ d'honneur de notre combat, et je suis vraiment désolé.

 

Je suis bien d'accord avec Michel, ce blog n'est pas destiné aux femmes, et à la base mon intention était bien de leur interdire l'accès.

Mais qu'est-ce que vous voulez, le web c'est comme ça, on croit qu'on va pouvoir cibler son public, restreindre l'accès, censurer, et puis après ça devient un genre de réseau mondial et il n'y a plus de limites.

 

Mais tous les combats importants de l'humanité ont connu leur lot de confrontations et de victimes innocentes. Nous ne pouvons pas en rester là.

Abandonner, céder à la menaces des soupières et des tractopelles, c'est laisser gagner l'obscurantisme et le coupage de couille ordinaire.

Ce n'est pas ce que Michel aurait voulu.

 

Je te le dis, Michel, tu n'auras pas été lamentablement écrabouillé en vain.

 

Le combat continue, donc, et le blog reste debout.

 

A vous tous, messieurs, surtout ceux qui sont en couple, je donne néanmoins des conseils d'extrême prudence, sous la forme de la fameuse "règle des trois D" :

  1. DISSIMULATION : ne lisez pas le blog devant vos compagnes, ne leur communiquez pas l'adresse, évitez de glousser en leur présence en y repensant
  2. DEMENTI : si vous êtes découverts, niez tout : vous n'avez pas lu, vous n'avez rien compris, vous n'êtes absolument pas d'accord avec quoi que ce soit ; rappelez vous la règle de base en cas de confrontation avec une femme : "plus elle craint d'avoir tort, plus elle s'énerve", donc rassurez-là autant que vous pouvez en abondant dans son sens ; en aucun cas, ne terminez votre phrase par "Ma Chérie Mon Amour", contrairement à ce que vous pourriez croire elles remarquent assez bien quand on se fout de leur gueule
  3. DEMINAGE : si vous sentez que la pression monte, assurez-vous de bloquer le passage entre elle et les couteaux de cuisine, les outils de jardin, le fer à repasser, les clubs de golf, les produits chimiques dangereux, etc. Idéalement, essayez de la diriger vers la vaisselle ordinaire, c'est facile à remplacer et si vous êtes assez vif vous devriez éviter la plupart des projectiles

 

A tous je souhaite bonne chance, je suis fier de vous.

 

Valentin.

 





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