Serments Sucrés (2)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans "Serments Sucrés" : coincé dans un dîner de fiançailles, notre héros se demande ce qu'il fait là, et s'agace prodigieusement à la vue du jeune couple en guimauve...

 


 

 

 

Je n'ai pas vraiment besoin de les écouter raconter leur rencontre.

 

Leur histoire, tout le monde la connait.

 

Leur histoire est celle de tous les petits couples bien sages.

 

Ils se sont rencontrés chez des amis, ou bien au travail, ou bien encore en vacances au Club.

 

Ils se sont plu, ils se sont lancé des regards détournés, peut-être même se sont-ils parlé.

 

Les entourages ont vite repéré l'étincelle et sont venus à la rescousse, fournissant les renseignements nécessaires, elle s'appelle machine, non je ne crois pas qu'il ait une petite amie, elle est venue avec unetelle, il est en troisième année de ceci ou cela, oui oui elle habite Paris, je crois que tu lui plais.

 

Les amis ont fourni les pattes blanches nécessaires à la poursuite de l'histoire, tant il est vrai que la nature à horreur du vide et que les entourages ont horreur des célibataires, on va te dégoter quelqu'un ne t'en fais pas, on est sur le coup, on va trouver chaussure à ton pied.

 

Les amis, toujours eux, ont aussi validé l'élan initial, oui il est plutôt pas mal, t'as raison elle est canon, cette étape est essentielle, en cas de moue dubitative des amis ou amies l'histoire ne serait pas allée plus loin.

 

Mais l'entourage a validé, fonce.

 

Ils ont échangé quelques mots, un peu maladroits, ils se sont reniflés un instant, ils ont joué l'air de rien le jeu de la parade amoureuse, il y a eu des blancs dans la conversation mais personne n'a dit de grosse bêtise, ou alors cela a été vite oublié, et plus tard il a été question de numéro de téléphone, et les potes ont manifesté leur approbation, bien joué mec tu as récupéré son numéro, gimme five, tu es trop fort.

 

Elle a attendu qu'il l'appelle.

Les copines étaient tenues au courant en temps réel des détails de son attente.

 

A tout hasard, elle a filé faire une épilation, et a repris en catastrophe son régime spécial-quinze-jours-avant-la-plage-chassez-la-cellulite-et-l'effet-peau-d'orange.

 

Ses potes à lui avaient des théories élaborées sur le bon délai qui devait s'écouler avant l'appel fatidique, surtout ne pas avoir l'air désespéré, mais en même temps il ne faut pas trop attendre non plus, oui deux jours ça me parait bien, ou alors trois.

 

A tout hasard, il a filé acheter des préservatifs.

 

Il a attendu deux jours, et il a fini par appeler.

Elle a sursauté à côté du téléphone, mais elle a attendu trois sonneries avant de décrocher, ses copines à elle, aussi, ont des théories sur tout.

Elle a pris l'air dégagé, oh tiens machin, c'est sympa de m'appeler, comment vas-tu, et lui a fait tout son possible pour avoir l'air dégagé aussi, franchement cette conversation téléphonique était dégagée de partout.

 

Ils se sont revus, donc.

 

Elle a passé du temps dans ses placards à choisir sa tenue, il a passé du temps à choisir l'endroit, et le premier rendez-vous a été un relatif succès.

Il a un peu trop parlé, mais comme elle était très nerveuse elle ne lui en a pas voulu.

Elle a dit quelques énormités, mais comme il regardait ses seins, il n'a pas fait attention, ou bien il a pensé qu'elle faisait de l'humour.

 

Sur le trottoir ils se sont mutuellement assuré que la soirée avait été délicieuse et qu'ils espéraient reproduire prochainement le miracle.

 

Si ça se trouve, ils se sont même embrassés sur la bouche.

Berk.

 

 

* * *

 

Ils ont répété la procédure deux ou trois fois, coup de fil, resto, conversation, trottoir, baiser, appeler les copines pour tout raconter en détails.

 

Ils se sont tenus à carreau, ils ont sorti le grand jeu, jouant consciencieusement le rôle qui leur semblait le plus approprié, leur rôle de bon parti rassurant et consensuel, surtout pas de vagues, elle se disant c'est peut-être Le Bon, lui pensant si ça se trouve ce soir elle me laisse lui toucher les seins.

 

Jusqu'à ce soir crucial où ils se sont retrouvés nus dans la chambre de l'un ou de l'autre, il faut bien en passer par là.

 

Le sexe a été médiocre, mais ils ne s'en sont pas vraiment rendu compte, par manque de points de comparaison.

Et puis bon, la première fois, ce n'est jamais exceptionnel, diront les copines.

 

Pour les copains de monsieur, le debriefing se limitera à "ça y est on l'a fait", ah bon tu l'as sautée, gimme five, tu es trop fort.

Elle t'a sucé ?

 

Il faut dire qu'ils débutent.

En matière de sexe comme en matière de couple, ces deux là ne sont que des bébés.

 

Il a couché avec une ou deux filles avant celle-ci, des fins de soirées un peu trop arrosées et un peu glauques, pressées par l'urgence de n'être plus puceau.

Elle s'est laissé sauter avant lui par un ou deux types, lors de fins de soirées très semblables, des types pressés de n'être plus puceaux, ou de rajouter un trophée à leur maigre palmarès.

 

Il n'a aucune idée de ce qu'il est censé faire une fois son pantalon bien plié sur la chaise et son caleçon baissé, hormis le fait que ce bout-là est censé rentrer dans cet orifice-là à un moment donné, et qu'ensuite il faut faire des va-et-vient.

 

Elle n'a aucune idée de ce qu'elle est censée faire une fois sa petite culotte des grands jours retirée, en fait elle n'a aucune idée qu'elle est censée faire quoi que ce soit, hormis être nue et sur le dos, le reste est de la magie.

 

Il a tout appris devant quelques pornos, elle a tout appris dans "Titanic", le chemin va être long avant l'orgasme simultané.

 

Alors la réponse est non, elle ne l'a pas sucé.

Ca va pas la tête, ce n'est pas une pute, c'est une fille bien, comment tu parles de ma copine ?

 

Ca n'aurait pas changé grand chose de toute façon.

 

Après le sexe, il lui a demandé fiévreusement si cela lui avait plu, en quête d'approbation, ou tout au moins de directions, et elle lui a répondu que oui mon chéri c'était super, alors il s'est enfin senti un homme, un vrai.

 

Des années plus tard, un soir de vaisselle brisée et de larmes inconsolables, elle lui dira dans un cri de rancœur qu'il ne l'a jamais fait jouir, que son amant lui a enfin donné les orgasmes qu'elle mérite, elle lui reprendra cruellement le peu de virilité qu'elle lui avait consenti pendant toutes ces années.

 

Il mettra du temps à s'en remettre.

 

Qu'il se rassure, elle a payé le prix fort, dix années, peut-être plus, une éternité sans orgasme à attendre nue sur le dos que les choses se concluent, tout cela par suite de ce petit mensonge initial, oui mon chéri c'était super.

 

Ils se connaissent depuis quelques semaines maintenant, et tout n'est déjà que petits mensonges et faux-semblants, l'idée de se dire la vérité, de se montrer tels qu'ils sont vraiment, ne les a même pas effleurés.

 

 

* * *

 

A partir de là, ils se sont revus souvent.

 

Ils se sont présentés mutuellement à leurs amis, et ils sont devenus un couple officiel.

Ils ont discuté de choses et d'autres, pour s'assurer d'avoir le même avis sur tout.

Ils sont allés souvent au cinéma et au théâtre, s'aimer c'est regarder tous les deux dans la même direction.

 

Assez vite, après leur seconde nuit ensemble par exemple, elle a provoqué la discussion sur l'exclusivité.

Elle l'avait peut-être même provoquée avant leur première fois, si ça se trouve, lorsqu'il était encore prêt à signer n'importe quoi pour conclure, oui l'exclusivité, d'accord, bien sûr, tout ce que tu voudras, si tu veux je te donne mon âme, un rein, un poumon, tous les premiers-nés d'Egypte, la fortune familiale, tout, mais je voudrais tellement que ce bout-là rentre à un moment donné dans cet orifice-là, s'il te plait, ça urge, je t'aime, oui oui.

 

La discussion sur l'exclusivité est à peine une discussion, elle ne souffre aucune tentative de négociation, il s'agirait plutôt d'un ultimatum.

 

La règle est simple, si on couche ensemble, tu ne couches avec personne d'autre, d'ailleurs pour être sûr en fait tu ne sors avec personne d'autre, tu ne regardes personne d'autre, si on couche ensemble tu m'appartiens.

 

Evidemment, il a signé.

Ce n'est pas comme si il croulait sous les opportunités sexuelles de toute façon, hein...

Sur le moment, cela ne semblait pas être un renoncement colossal.

Un tien vaut mieux que deux tu l'auras, ce genre de choses.

 

Il a dit mais bien sûr, je ne vois personne d'autre, tu es tout ce que je désire, elle a soupiré d'aise, et elle s'est mise sur le dos.

 

Oui mon chéri, c'était super.

 

 

* * *

 

Et quelques jours plus tard, elle a pris une grande respiration, et elle a lancé la grande conversation émotionnelle d'engagement à long terme.

 

Elle a choisi son moment, un dimanche midi par exemple, ils avaient fait l'amour dans la matinée, elle a proposé de déjeuner dans un bistrot en terrasse, et elle l'a cueilli par surprise.

 

Elle débutait encore, elle pensait qu'un stratagème élaboré était nécessaire pour le prendre par surprise.

Elle apprendrait vite qu'en fait, en matière de conversation sérieuse, il serait toujours pris au dépourvu, il ne verrait jamais les signes avant-coureur, et elle aurait toujours l'avantage de la surprise, toujours, pour toute la durée de leur vie commune.

 

"Dis-moi, Machin', elle a dit, "Ca fait quelques semaines maintenant qu'on se fréquente régulièrement, et que je te laisse libre accès à ma foufoune, alors je me demandais, sans vouloir te commander, j'aimerais bien savoir, mais toi et moi, on va où comme ça, c'est quoi exactement notre relation, tu vois les choses comment dans un avenir proche, dis-moi ?"

 

Il a dû faire "Huh ?" ou quelque chose d'approchant, dans le dépourvu le plus total.

 

Alors elle a mis les points sur les i.

 

"Je veux dire, tu sais, je suis très bien avec toi, je crois que je suis amoureuse, entre nous ça a l'air formidable, on s'entend bien, on a les même valeurs, mais je ne voudrais pas que nous perdions notre temps dans une sordide histoire de cul, moi j'ai envie d'avoir des enfants, de me marier, de fonder un foyer, alors je voudrais savoir si nous sommes sur la même longueur d'onde, tu vois ?"

 

Il a dû bredouiller que ah non, que nenni, une sordide histoire de cul ce n'est pas son genre, bien sûr qu'il est amoureux lui aussi.

 

Et voilà comment, avant même d'avoir eu l'occasion de choisir un plat dans le menu de ce bistrot en terrasse, il s'est engagé sans coup férir à mariage, procréation et pavillon de banlieue.

Barbecue, labrador, vacances à l'île de Ré, nous voici, parce que je le Volvo bien.

 

Ca t'apprendra à rester dormir après avoir tiré ton coup, banane.

 

Ca t'apprendra à la laisser entreprendre une conversation à haute charge émotionnelle sans avoir prévu de plan de retraite ni de sortie de secours...

 

Ducon.

 

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

Publié dans 23 Serments Sucrés

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Natoussia 09/06/2010 13:22


Texte très marrant mais qui correspond à mon avis à une génération antérieure... (no offense, Valentin Vernoux...).

J'ai l'impression que beaucoup de jeunes urbaines sont tout de même un peu plus détendues du tanga sur le degré d'engagement et aussi plus libertines... Aprèsmoisquejendishein...


Cécile 08/06/2010 12:09


parce que je le Volvo bien.
excellent !!!!
et non je ne me reconnais pas du tout pffffff


Camille 08/06/2010 09:52


Ouf ! je ne me reconnais pas du tout dans cette partie,ni moi ni ma fille (soulagement) Bon ok sauf pour se laisser sauter par une ribambelle de mecs pressés de ne plus être puceau ou d'allonger la
liste de leur palmarès en croyant au grand amour.Bon personne n'est parfait hein puis j'avais 16 ans.
Mais finalement peut-être que mon parcourt fut pire que celui ci(rire)l'important est que ca soit un vieux, très vieux souvenir (non je ne suis pas vieille, j'ai juste du vécu, sourire..) Bon ok
j'arrête de tout ramener à moi...Mais bon, soyez honnête vous qui lisez Valentin, bien sûr que vous vous reconnaissez ... C'est ca qui le rend intéressant.