Serments Sucrés (4 & fin)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans "Serments Sucrés" : coincé dans un dîner de fiançailles, notre héros imagine ce qu'a été le parcours amoureux des tourtereaux du jour, s'effare de leur naïveté, et s'inquiète un peu pour leur avenir...

 


 

 

 

Je sais.

 

Je suis passé par là.

 

Plusieurs fois.

 

La totale, l'excitation aveugle du moment, les promesses folles, les projets d'avenir, la signature devant le maire et les toasts devant les familles.

Je vous ai même sans doute saoulé avec mes poèmes et mes extraits du Cantique des Cantique, j'étais tellement certain d'avoir tout compris à la vie et à l'amour.

 

Je ne savais rien du tout, mais la vie s'est par la suite chargée de m'apprendre le reste sur le tas.

Ce que je sais aujourd'hui des mystères de la relation amoureuse et des vicissitudes de la vie à deux, je crains fort de l'avoir surtout appris dans les tranchées et dans la boue, avec des larmes et des cris en fond sonore, et l'odeur putride des fleurs fanées dans les narines.

 

Ca ne m'a pas empêché de replonger.

 

Même lorsque l'âge des mariages en grande pompe fut passé, j'ai continué de tomber amoureux, de promettre engagement et fidélité sans relâche, et de rêver d'avenir radieux avec l'objet de l'affection et de la concupiscence de l'instant.

 

La grande conversation à haute charge émotionnelle autour de "toi et moi, c'est bien joli, mais où on va comme ça ?", un dimanche midi à la terrasse d'un bistrot parisien, je l'ai vécue des dizaines de fois, et des dizaines de fois j'ai sincèrement posé mon cœur et mon avenir et tout ce que j'avais sur la table entre les verres de Côtes du Rhône et les assiettes encore pleine, sans doute un steak tartare pour moi et une salade verte pour elle, j'aurais dû me douter que ce n'était pas bon signe.

 

Comme tout le monde, je ne savais pas faire autrement.

On s'embrasse, on couche ensemble, on vit ensemble, et on fait des bébés.

 

J'ai vécu encore et encore la chute en avant perpétuelle, le présent pourri par les contraintes de demain, demain tout ira mieux, demain sera plus facile, ne pas perdre le cap, oui d'accord pour le moment on se fait un peu chier, ce n'est pas super drôle, elle est un peu casse-bonbons, on se prend le chou dans une perpétuelle négociation de ce que sera notre vie éternelle, putain c'est long l'amour-toujours, mais c'est le prix à payer pour construire quelque chose qui dure, ça en vaut la peine...

 

... ah ben tiens, c'est fini, dis-donc, allez, on arrête là, sans rancune, il faut partir maintenant, finalement il n'y a pas eu d'avenir radieux, on aurait mieux fait de se détendre, tout ça pour ça.

 

Next...

 

Cela m'a pris beaucoup de temps pour enfin me consacrer au présent.

Pour comprendre que les lendemains d'un couple ne peuvent être que la prolongation d'un aujourd'hui épanouissant.

 

Je ne sais pas à quoi demain ressemblera, je veux des maintenant radieux.

 

Les promesses et les serments nous font oublier pourquoi nous sommes dans cette histoire, ils font planer un doute affreux.

Peut-être ne reste-t-il que pour honorer son engagement volé dans ce bistrot dominical de la Bastille, peut-être regrette-t-il cruellement sa promesse, peut-être ne sait-il pas comment s'évader ?

S'il m'épouse, je ne saurai plus jamais s'il m'aime vraiment.

 

Je ne veux plus rien te promettre, car je ne veux pas que tu doutes des raisons de ma présence à tes côtés.

 

Je suis là parce que j'en ai envie.

 

 

* * *

 

A mes côtés, Valentine est tout de même toute émue par les deux tourtereaux.

                                

Elle me prend la main, me jette un œil, et se marre en voyant ma tête consternée par la niaiserie de tout cela.

 

Valentine n'en pense pas moins.

Elle aussi en a longtemps bavé dans les tranchées et dans la boue, elle aussi sait que les deux crétins vont en prendre plein la gueule, et que le Cantique des Cantiques ne les aidera pas beaucoup quand la merde commencera à pleuvoir d'ici quelques temps.

 

Mais elle les regarde tout de même avec tendresse et optimisme, après tout peut-être que cette nouvelle génération échappera aux pièges qui ont tant affecté la nôtre, peut-être sont-ils moins naïfs, peut-être sont-ils mieux préparés...

 

Et elle dit aussi que peut-être, il faut en passer par là pour parvenir, pas à pas, là où nous en sommes.

 

 

Moi je ne tombe pas dans le panneau pour autant, je joue ce jeu depuis trop longtemps, faudrait pas me prendre pour un débutant : pas question de reconnaître que nous en sommes quelque part, elle et moi.

 

Pas fou.

 

 

 

Avec Valentine, nous avons tout fait à l'envers.

 

Nous nous sommes rencontrés quelques mois avant la date à laquelle j'étais censé déménager à l'étranger.

Alors nous n'avons pas parlé d'avenir.

 

Notre temps était compté, alors il n'a jamais été question de vivre ensemble, chacun a gardé sa vie.

Notre temps était compté, alors nous n'avons que rarement rencontré les amis de l'autre, il n'y avait pas grand chose à officialiser dans cette période précaire.

 

Un jour elle a esquissé une tentative de discussion sur l'exclusivité, et puis elle a vu la tête ahurie que je faisais, et elle n'a pas insisté.

Elle a juste dit qu'elle ne voulait pas en entendre parler, du coup je n'ai pas insisté non plus, ça me convenait assez bien.

Le sujet n'est pas revenu sur le tapis.

 

 

Lorsqu'il s'est avéré que j'allais finalement rester à Paris, notre histoire a continué sur sa lancée, toute surprise d'échapper au couperet, et nous sommes restés ensemble.

 

Juste parce qu'on en avait encore envie.

 

Nous étions bien comme ça, alors nous avons continué de nous voir quand cela nous chantait, en gardant chacun notre vie, nos apparts, nos amis, nos petites manies de célibataires.

 

C'est une relation sereine, sans cris ni négociations, sans toujours ni jamais, une relation sans chantilly sur le dessus.

 

On revient l'un vers l'autre même s'il n'y a pas d'enclos.

 

 

* * *

 

Parfois, les gens me demandent si je suis en couple.

Parfois, Valentine elle-même me demande si nous sommes en couple.

 

Je n'en sais rien.

 

C'est quoi un couple ?

 

Je pose la question et les gens autour de moi me donnent les réponses les plus diverses.

 

Tu es en couple si tu ne couches qu'avec elle.

Tu es en couple si les autres te considèrent comme un couple.

Tu es en couple si vous vivez ensemble, si vous vous voyez tous les jours.

Tu es en couple si tu te vois encore avec elle dans dix ans.

 

Merde, c'est bien ce que je craignais, Valentine ma chérie, mauvaise nouvelle, apparemment nous ne sommes pas un couple, on score super mal sur les critères des "gens autour de moi".

 

Et pourtant, ça ressemblait bien à un couple, vu de l'intérieur.

Faudrait peut-être que je change de gens autour de moi.

 

Est-ce qu'on peut être un couple sans être passé par les cases obligatoires, l'exclusivité, les promesses d'avenir, la présentation à l'entourage, la vie commune, les grands serments sucrés ?

 

Est-ce qu'on peut être un couple en vivant exactement le contraire des deux tourtereaux du jour, pas de Cantique des Cantiques, pas de poèmes mielleux, pas de photographe professionnel, pas de présentation à la tante Agathe ?

Et pas de casse-couilles castratrice en vue, manquerait plus que ça ?

Et si le sexe n'est pas médiocre ni honteux ?

 

Est-ce que ça vous suffit si on est juste bien ensemble, sans savoir de quoi demain sera fait, en en s'en fichant un peu, en fin de compte ?

 

On ne pourrait pas avoir une dérogation, un statut spécial genre "en couple mais pas banal comme couple", ce genre de chose, une sous-catégorie administrative qui nous accepterait dans ses critères, il ne vous reste pas des classifications bizarres des années soixante-dix ?

 

 

 

Je vis cette aventure dans un no man's land reposant, sans étiquette.

Il y a quelqu'un dans ma vie.

Nous vivons une histoire sans nom, hors catégorie, hors compétition.

 

Ca me va très bien, et apparemment ça lui convient aussi.

 

 

 

Un jour peut-être, j'aurais de nouveau envie de grandiloquence amoureuse, de passion dévorante, et de poèmes niaiseux.

 

Un jour peut-être, j'aurais envie de serments et de toujours et de à jamais.

 

Besoin de mettre un nom sur ce que je vis, de voir mon affection portée par la foule, validée, étiquetée, reconnue, applaudie.

 

Un jour peut-être, avec Valentine ou avec une autre, la vie est faite de ces choses, avoir envie d'être ensemble ne sera plus suffisant.

 

C'est vrai qu'ils sont mignons, ces deux petits cons, à se faire des bisous insouciants devant la pièce montée, sûrs de leur destin, sous les regards émus de ceux qui les aiment.

 

On verra bien.

 

 

 

 

( Fin ! )

 

 

 

 

Publié dans 23 Serments Sucrés

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John Smith 24/06/2010 16:44


Les amoureux mielleux sont comme des ingenieurs a semelles de crepes genre danseurs robots-epouvantails dans une boom de banlieu vers 17h30 qui de surcroit se mettraient a faire un strip-tease
genre chippendales...
C'est non seulement indecent mais en plus nappé de ridicule, d'incapacite naive, d'autocentrisme mal-investi, de maladresse et d'une betise crasse qui vous rend mal-a-l'aise.
Les seules comparaisons qui me viennent a l'esprit sont censurees par ce dernier.
Moi je suis pour la peine de mort pour ces cretins par pure charité charentaise (parce que chretienne ca marche pas...)


Quant a l'invitation en cas de divorce, ca me parait effectivement la chose la plus censee du monde (j'ai d'ailleurs un CODEVI qui s'appelle comme ca : D-party).

J'ai d'ailleurs lu recemment que 2 centenaires venaient de divorcer et que quand le juge leur a demande pourquoi divorcer a cet age, la reponse a ete que la seule raison pour laquelle ils n'avaient
pas divorce avant etait les enfants, ils ne voulaient pas leur faire de peine.
Mais maintenant que les enfants etaient morts, ils etaient enfin libres de faire la seule chose rationnelle, se separer.

Ca c'est de la bonne sagesse ancestrale a enseigner dans nos ecoles plutot que de les brainstormer a coup de Walt Disney de merde...

Bon allez , courage c'est pas comme si on etait marie nous...


Ludo 20/06/2010 12:22


Tellement vrai...
J'adore ;)


nastassja 14/06/2010 13:37


Salut, tu sais, en lisant tes articles, même si je pense qu'ils sont marrants et qu'ils ont un fond de vérité, tout de même, je m'interroge. Tous les hommes que j'ai connus qui me parlaient de
fidélité et d'engagement, et aussi de consacrer leur vie à une seule personne, l'amour de leur vie, ce n'étaient pas de vrais hommes alors? Bon, statistiquement, je n'ai aucune idée de ce qu'ils
représentent. J'en connais plusieurs, mais je suis peut être un peu bizarre.


Valentin Vernoux 14/06/2010 19:21



Tu as peut-être raison, tu sais, je ne fréquente pas beaucoup les hommes...


;-)


 



Valentine 10/06/2010 10:48


Oh lala, suis toute émue moi maintenant, j'en arriverais même à entendre le Cantique des Cantiques ;-))))
http://fr.wikipedia.org/wiki/Cantique_des_Cantiques

Sérieusement, j'aime beaucoup les no man's land peuplé de Man et s'il faut une confirmation pour les lecteurs de ton blog, la qualité d'une relation sans "enclos" est bien plus , "intéressante",
"satisfaisante" et finalement "rassurante" que tous les serments sucrés que si peu d'entre nous sont capables de tenir.
L'inconnu devient amusant et tentant lorsque le seul moteur est l'envie d'être là. Je confirme !!!

NB: N'y voyez pas, cher lecteur, une vision idyllique. On a pas dit que c'est simple tous les jours mais ça vaut le détour, ça c'est sur....:-)