Serments Sucrés

Publié le par Valentin Vernoux

 

 

Ah ben voilà, ça y est, ils m'énervent, les deux, là.

 

J'en étais sûr, ça ne pouvait pas rater.

 

Ca ne fait même pas une demi-heure que je suis là, et déjà, paf, ça n'a pas loupé, ils m'agacent prodigieusement.

 

Je ne supporte pas les fiancés.

 

Célébration de leur amour, mon cul.

 

Non mais regardez-les, les tourtereaux du jour, avec leurs sentiments sucrés qui dégoulinent de partout, et leurs fiançailles de conte de fées.

Regardez-les jouer à la perfection leur rôle de petit couple modèle.

On se croirait à un spectacle de mime : on se fait chier, on se demande ce qu'on fait là, c'est complètement ringard, on n'y croit pas un seul instant, mais on est prié d'applaudir la performance.

 

Je sens que ça va être long, ce dîner.

 

Et que je te tripote, et que je fais des sourires à la caméra, et que je raconte déjà pour la douzième fois l'histoire totalement banale de leur rencontre, et que je glousse, et que je te fais des bisous bien gluants.

 

Des claques, oui.

 

Des claques pour elle.

Et un grand coup de pied dans les valseuses pour lui, histoire de lui remettre les idées en place, de lui ouvrir les yeux, de provoquer une soudaine et miraculeuse régénération de sa colonne vertébrale et de sa virilité.

 

Vraiment, j'ai du mal à comprendre leur enthousiasme.

 

La certitude sans faille avec laquelle elle se pend à son bras me semble une grossière exagération de la différence entre ce crétin-là et tous les autres crétins qui forment la masse informe des invités.

 

Quant à elle, elle n'est pas trop mal dans son genre, joli cul, poitrine avenante, mais je ne suis pas sûr qu'elle reste baisable bien longtemps lorsque la vie ramènera son corps à la réalité.

 

Et puis, alors, quelle casse-couille.

 

Déjà dans la vie de tous les jours, on sent bien que ce ne serait pas ma meilleure copine, avec ses petites lèvres pincées et sa voix haut-perchée, ses réflexions débiles et son air de faire caca tout dur.

 

Mais mettez-là subitement dans le rôle de star de la soirée, puisqu'elle est amoureuse et qu'il faut que ça se sache et que le village mondial vienne se prosterner à ses pieds et bénir son union, mettez-là dans le premier rôle et vous voyez soudain ressortir ses traits les plus laids, ses travers les plus sociopathes, sa personnalité la plus manipulatrice.

 

Un vrai poster motivationnel pour dissuader à jamais les futurs candidats au mariage, en somme.

Mais l'assemblée se pâme quand même devant tant d'amour certifié pour toujours et mis en vitrine pour la communauté, et les couples se prennent par la main, et les yeux se mouillent, oh pardonnez-moi c'est ridicule mais je suis tellement émue...

 

Des claques, moi je dis.

Non mais regardez-moi cette marâtre en devenir.

Voyez comment elle tient le futur époux en laisse, comment elle le ramène au pied par un petit coup sur la chaîne dès qu'il risquerait de se détendre auprès de ses potes, ou de picoler un peu pour se donner du courage, ou même d'exprimer un avis ou une pensée autonome.

Il ne faudrait pas que ce crétin gâche le plus beau jour de leur vie par une maladresse ou une envie soudaine d'improviser ou de s'éloigner du script.

 

Alors elle sort son grand sourire passif-agressif, elle ne le laisse pas respirer, et elle l'occupe comme elle peut pour lui éviter toute idée de rébellion, tiens mon minou tu seras un cœur va donc me chercher une coupe de champagne, mon lapin vient dire bonjour à ma tante Agathe, attention elle t'a mis du rouge, attends je vais t'essuyer, oh mon trésor tu veux bien aller prévenir maman qu'on va passer à table, mon chéri tu peux me garder mes cigarettes tu sais bien que je n'ai pas de poches avec cette robe, et lui il dit oui mon poussin, bien sûr ma chérie, et ses poches de costume débordent de paquets de mouchoirs, de paires de lunettes, de boites de Doliprane et de Spasfon à tout hasard, de papiers divers très importants, de boite à maquillage et briquet et stylo et téléphone portable et  tout le bazar de madame, ce n'est pas un sac à main qu'il faudrait offrir à sa futur épouse, c'est plutôt un sac à dos de haute montagne, mais autant qu'il s'habitue après tout, il n'a pas fini de coltiner les bagages de cette pouffiasse, madame n'a pas de poches, madame a de gros bagages, et madame a tellement besoin qu'on l'aide à porter sa névrose et ses doutes et son angoisse infinie de n'être jamais à la hauteur des attentes de son papa chéri.

 

 

* * *

 

Tout cela est plutôt cocasse, au fond.

 

Elle est à peine sortie de l'enfance, elle cherche désespérément un substitut paternel, une figure d'autorité qui la prendrait en mains, un roc avec une épaule confortable, un chef de meute pour la guider dans la vie et la protéger toujours, elle rêve d'un homme dont elle serait de nouveau la petite princesse adorée, qui la regarderait avec bienveillance comme Papa quand il venait à mes spectacles de danse avec le caméscope, comme Papa mais avec le sexe en plus, du sexe chaud et viril et moite, avec une odeur d'homme qui fait tourner la tête, elle rêve qu'on l'enlève, qu'on la prenne, qu'on lui donne un vrai rôle de femme.

 

Alors elle a choisi machin.

 

Elle a choisi l'autre crétin sans colonne vertébrale, le grand nigaud à peine sorti de l'acné, dans son costume trop large aux épaules, tout sourire gêné devant les copains, qui rigole nerveusement à leurs blagues, et qui la regarde en coin dans l'attente d'une indication claire sur ce qu'il doit faire maintenant.

 

Elle l'a choisi lui parce qu'on lui a dit de choisir un garçon gentil, et il est gentil, et avec une belle situation, et il fait des études quelconque de médecine ou de commerce ou encore de droit.

Elle l'a choisi lui plutôt que de n'avoir personne au bal de fin d'année, plutôt que d'être la dernière à se fiancer, elle l'a choisi lui parce qu'il faisait l'affaire.

Elle se dit confusément qu'elle saura bien le façonner, qu'il a un bon fond, il sera exactement ce qu'elle rêve qu'il devienne.

 

Elle cherchait un père, et elle a choisi un enfant.

Elle voulait rester la petite princesse, et la voilà qui fonce tête baissée dans un rôle de mère poule.

 

Et lui est ravi, au fond, qu'elle lui donne des instructions.

Le pauvre.

Il n'est pas idiot, il voit bien qu'en matière de grand amour et de couple et de vie à deux, il est carrément dépassé par les événements.

Il n'a aucune idée de ce qui est attendu de lui, à part faire comme ses parents, et encore, même ça il n'est pas certain que cela suffise.

 

Il découvre tous les jours de nouveaux pièges.

 

Ah bon, en plus il faut que j'offre des fleurs ?

Mais ça se trouve où, les fleurs ?

Et il faut que je choisisse quoi, comme fleurs ?

Oulalalalaaa.

 

Oui ma chérie, bien sûr, tu as toujours raison mon cœur, organisons un grande fête pour nos fiançailles.

Oui, invitons tous nos amis.

Oui, et nos familles, bonne idée.

Y compris les cousins et les oncles et tantes et les grands-parents et ta nounou de quand tu étais petite, pas de problème, je serais ravi de rencontrer ta famille, tu le sais bien.

Ah, oui, bonne idée, oui, les collègues de ton père aussi, oui tu as raison tu ne peux pas faire autrement, je comprends, si ça te fait plaisir ça me fait plaisir...

Dans un Relais et Châteaux ?

Mais alors en fait, ça va me coûter toutes mes économies que j'avais mises de côté pour faire ce grand voyage qui me tenait tant à cœur, cette année sabbatique avant de commencer à travailler ?

Mais non, ma chérie mon amour, ne pleure pas, je t'en prie ne pleure pas, mais oui je vois bien que c'est important pour toi, bien sûr que je vais casser ma tirelire, bien sûr un relais et châteaux, où avais-je la tête ?

 

On fera comme tu veux.

 

 

* * *

 

Pas besoin d'être devin pour imaginer la suite des événements pour le petit couple modèle.

 

Après l'avoir traité comme un enfant pendant des années, elle lui reprochera de ne pas être un homme.

Après lui avoir consciencieusement marché sur les couilles pendant tout un mariage, elle le regardera avec mépris pour n'être jamais devenu un vrai mec.

 

Elle se fera sauter par son patron, c'est encore ce qui ressemblera le plus à une figure paternelle lorsque son petit monde s'écroulera.

 

Et lui se tapera sa secrétaire ou la stagiaire un peu idiote, juste pour voir ce que cela fait de passer quelques heures avec quelqu'un qui n'a pas d'ordres à lui donner ni de reproches à lui faire, quelqu'un qui fait au moins semblant d'avoir envie d'être avec lui.

 

 

Si j'étais d'humeur généreuse en cette fin de journée, je chopperais madame entre deux portes du Relais et Châteaux, et je la prendrais sauvagement dans le vestiaire ou dans les toilettes en marbre.

 

Je lui mettrais la main sur la bouche pour ne pas entendre sa voix de crécelle, je suis sûr que sa voix me ferait débander.

Je mettrais ma main dans sa culotte en dentelle.

J'arracherais la robe sans poches.

Je rendrais la liberté à ses seins juvéniles.

Et je la prendrais sur le bord du lavabo, sans autre forme de procès, sans chichis, sans jolie histoire romantique à la noix, juste du cul, juste de l'envie.

 

Juste l'espoir qu'elle réalise aujourd'hui ce qu'elle va rater pendant tout ce mariage mal barré, qu'elle se rende compte soudain qu'elle fait fausse route, que cette union mielleuse et dorée ne va pas apaiser ses névroses ni satisfaire ses attentes.

 

Juste lui laisser entrevoir, dès ce soir de printemps, ce qu'elle cherchera bientôt, dans une dizaine d'année, sur Meetic ou dans un bar, pleine de rancœur pour les années perdues, lorsque les scènes et les larmes et le divorce et la garde partagée seront passés par là, et qu'elle rêvera de nouveau qu'on l'enlève, qu'on la prenne, et qu'on lui donne un vrai rôle de femme.

 

Par sûr qu'elle sera encore jolie, ce soir-là dans un bar bruyant, devant sa bière, pas sûr que ses seins soient encore aussi fermes ni son cul aussi bien tenu.

 

Oui, si j'étais d'humeur généreuse...

 

Mais bon, je suis désolé, je n'ai pas envie d'être gentil, ce soir.

Ils m'énervent trop, les tourtereaux du jour.

 

Je prends le risque, je la sauterai dans dix ans, je la sauterai quand elle sera flasque et amère, quand sa voix aura pris de la bouteille et ses yeux de la gravité, quand la vie l'aura un peu remise à sa place, je la sauterai sur le tard, je ne suis pas pressé.

Là, je n'ai vraiment pas envie.

 

Non, sous sa couche de maquillage et son sourire forcé, dans son rôle de princesse de Disney, et avec son air d'avoir découvert le sexe il y a deux semaines, il y a vraiment peu de chances pour que la donzelle soit le coup du siècle.

 

Je crois que j'ai mieux à la maison.

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

Publié dans 23 Serments Sucrés

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ktycash 27/08/2010 05:55


Je savoure ton regard sur la comédie humaine...


xavier 30/07/2010 21:19


du grand vernoux. cynique drôle et profond à là fois. un œil qui regarde et ose écrire ce qu il voit.


Camille 07/06/2010 15:08


J'adore... Délicieux et pervers dans le sens où ils me "dégoutent" mais où je reconnais mes erreurs de jeunesse à certains endroits et le pire du pire, voir sa propre fille prendre pile poil le
même chemin :-/


Valentin Vernoux 07/06/2010 18:54



A qui le dis tu...


Je viens de poster la suite, enjoy !


(NB : j'aime bien quand tu dis "délicieux et pervers", je ne sais pas pourquoi, ça m'excite)