Tomate-cerise

Publié le par Valentin Vernoux


 

J'ai horreur de ce genre de soirée.

 

J'avais pas envie de venir, de toute façon je n'ai jamais envie de ressortir, mais alors là, c'est le pompon, c'est juste du grand n'importe quoi.

 

Non mais, c'est quoi cette musique, d'abord ?

 

C'est du troisième degré, une attitude ironique ?

Genre : on va faire une soirée en ne passant que des trucs absolument ringards, de préférence indansables, des soi-disant chanteurs français de la téléréalité, des gamines pré-pubères qui se prennent pour des stars en en rajoutant dans les modulations pour cacher le fait qu'elles ne sauraient jamais tenir une note juste, des rockers à deux balles qui n'ont jamais écouté Led Zeppelin ?

 

Et puis on va mettre tout cela dans un ordre totalement aléatoire, histoire que le consternant enchaîne avec le banal, la guimauve gluante avec le cérébral raté, l'énervé avec le déprimant, ce serait vraiment dommage que l'oreille s'habitue et que l'on parvienne à oublier ce fond sonore, non, tout est bien organisé pour que toutes les trois minutes, un changement de ton brutal nous rappelle qu'on a accepté de venir dans une soirée chez des gens, et que non, c'est pas vrai, ils n'ont pas osé, pas ça quand même, il est 20h22 et on en est déjà aux reprises de Dalida ? et en remix boum-boum-boum, en plus ?

 

Non, vraiment, qu'est-ce que je fous là ?

 

Pfff.

 

Ah oui, je me souviens.

 

Ma copine du moment est en déplacement, ou en période de crise au bureau, ou alors elle a ses enfants, je ne me souviens plus, elle m'a dit mais ça m'a échappé, je me souviens juste qu'on ne peut pas se voir pendant dix jours, comme quoi quand même j'écoute l'essentiel quand elle me parle.

 

Sur le moment, dix jours sans se voir, ça m'a paru tout à fait supportable, presque une bouffée d'oxygène, présage de soirées reposantes en solitaire, de retrouvailles avec de vieilles copines, de rattrapage de mon retard en séries et en films à voir absolument, et même pourquoi pas de diner avec des amis masculins, mais faudrait pas en abuser non plus, après 19h la compagnie des hommes me déprime toujours un peu, je ne peux pas m'empêcher de penser que je pourrais être en train de baiser.

 

Après, ça s'est mal emmanché, les tuiles en série, j'ai appelé mes copines habituelles de secours, mais Jacqueline est en vacances, Barbara vient de rencontrer un mec et elle est encore en phase passionnelle, Marie ne veut plus entendre parler de moi, et Sophie a des règles douloureuses.

 

Pfff.

 

Bon, moi, au bout de trois jours sans sexe, je commence à défaillir, je suis en pleine confusion des sentiments, au boulot face à mes collègues féminines je suis passé sans trop m'en rendre compte du flirt de bon aloi à un harcèlement sexuel plus explicite, tout cela risque de mal finir, je ne suis plus moi-même, il faut se ressaisir.

 

Et donc, encore au moins une semaine avant le retour de Machine, je ne suis pas du tout sûr de tenir jusque-là.

 

Donc quand Bidule, là, ce type que je détestais déjà à l'époque et qui reste persuadé qu'on est super-potes, il n'arrête pas de me proposer de venir faire un barbecue dans son pavillon en lointaine banlieue, comme si j'étais homme à passer le périf pour des merguez et un après-midi de retrouvailles convenues avec ce con, en plus sa femme je vois très bien qui c'est, je l'ai déjà sautée à l'époque, et depuis elle a pris pas mal de poids, donc quand Bidule m'a proposé de venir à cette soirée, je me suis dit Valentin (quand je me parle à moi même je m'appelle par mon prénom, "Monsieur Vernoux" ça m'intimidait un peu, je n'osais plus me regarder dans les yeux), Valentin c'est l'occasion de sortir un peu, il devrait y avoir des filles à cette soirée, et si tous les mecs sont comme Bidule tu devrais avoir ta chance.

 

Donc j'ai dit peut-être, et puis finalement j'ai dit oui, adresse, code, on vient à quelle heure ?

 

Je suis venu avec du champagne, et manifestement j'aurais pu me contenter d'une bouteille de piquette, ça n'aurait pas détonné dans le paysage.

 

Je suis rentré chez moi avant, passer une chemise un peu sexy et mettre une veste élégante, et manifestement j'aurais pu me contenter de… je sais pas, moi, j'aurais pu aller chez Kyabi m'acheter un gilet sans manches à losanges, et un lot de chemisettes jaunes ou roses ou à rayures moches, et des chaussettes blanches, plein de chaussettes blanches, si j'ai l'intention désormais de fréquenter ce genre de soirées il va falloir que j'apprenne à me fondre dans la masse, il faut renouveler toute ma garde-robe.

 

Pffff, je suis totalement déprimé, non mais qu'est-ce que je fais là ?

 

Bon, voyons le bon côté des choses, la compétition masculine n'est pas d'un niveau trop redoutable, ce n'est pas que je sois tellement à mon avantage en ce moment, j'ai pris un peu de poids, j'ai l'air fatigué, il faudrait que j'aille chez le coiffeur, mais bon, là, ici, ce soir, au milieu des gnomes en gilet et / ou en chemisette, je dois avoir l'air d'un prince du sang…

 

Alors bon, je passe doucement en mode chasseur, en essayant d'oublier cette musique de merde qui me déconcentre, allez fais un effort Valentin, tu es là maintenant, essaie au moins de tirer parti de la situation, si ça se trouve tu vas niquer ce soir, ou au moins décrocher un numéro de téléphone, la femme de ta vie est peut-être dans la salle.

 

Non, je te rappelle, essaie de suivre, la femme de ta vie est juste en déplacement, ou un autre truc, enfin elle est juste absente encore sept jours, ou six je ne sais plus ce qu'elle a dit, bref là tu ne cherches pas la femme de ta vie de maintenant, tu cherches quelqu'un avec qui passer la nuit, ou alors la nuit de demain ou celle d'après, ton agenda est assez ouvert, mais de préférence dans la semaine qui vient.

Ou alors une femme de ta vie potentielle de pour dans plus tard, mais là tu compliques, et ça ne va pas régler ton problème immédiat, je te rappelle, il faut que tu baises, tu deviens nerveux, c'est l'urgence du moment.

 

Ok, ok, me parle pas comme ça, je suis pas un gamin, fous moi la paix je scrute la pièce, arrête de me déconcentrer je chasse.

 

Bon, alors, qu'est-ce qu'on a ?

 

Bon, dans le coin gauche, là-bas, la brune avec les cheveux, elle est plutôt sexy dans son genre, j'aime bien sa façon de mettre la tête en arrière quand elle rit, très joli cou, oui, la brune dans le coin gauche n'est pas mal du tout, mais je crois qu'elle est avec le grand chauve, ah ben oui il lui prend le bras maintenant, bon elle est bien mais c'est pas pour ce soir, manifestement ça risque d'être compliqué.

 

Et puis bien sûr il y a les deux bombasses, avec la nuée de gilets et de chemisettes autour, forcément tout le monde les a remarquées, elles ont beau être vulgaires bien comme il faut, elles font leur petit effet ; clairement, toutes les pièces ne sont pas d'origine, mais qui suis-je pour juger, après tout les secrets de fabrication sont sans grande importance, du moment que le résultat est là et que tout fonctionne sans accrocs, je préfère ignorer les détails du carnet d'entretien.

 

Oui, bien sûr, les bombasses sont tentantes, mais l'énergie à dépenser pour fendre la foule des gnomes, isoler une proie de l'autre, faire la cour comme il se doit, ce qui hélas suppose de s'intéresser au moins deux heures à une conversation que je soupçonne consternante, peut-être même va-t-il falloir se trémousser sur la piste, je les vois dandiner leurs mini-jupes en rythme à chaque nouvelle chanson, non tout cela est au dessus de mes forces, je ne vais jamais y arriver, je préfère encore rentrer me branler.

 

Il y a aussi cette jolie fille toute seule près du buffet, elle a l'air intéressante mais alors je ne sais pas ce qu'elle a fait avec son maquillage, mais aaaargh, la prochaine fois il faudra lire la notice ma chérie, ça ne doit pas être comme ça qu'on fait.

 

Oui, vraiment, elle est pas mal, et puis j'aime bien son côté "j'en ai rien à foutre de cette soirée, je n'ai fait aucun effort pour m'habiller, je suis juste là pour manger les toasts à la vache Kiri et les blinis aux œufs de lompe", elle a l'air d'avoir de la personnalité, et puis visiblement on est deux à ne pas avoir envie d'être là, ce serait vraiment amusant, un drôle d'endroit pour une rencontre…

 

Oui, je sais, j'arrête, on est là pour baiser, je m'égare, mais qu'est-ce que tu veux, moi la personnalité, ça m'excite, je suis une vraie gonzesse.

 

Non, tu as raison, ce n'est pas ce qu'il nous faut ce soir.

 

Ce qu'il nous faut, c'est une tomate-cerise.

 

Je parle de ces filles un peu moches, mais pas hideuses non plus, ces petites rondes qui peuplent les soirées avec enthousiasmes, elles elles ne sont pas là par défaut, elles sont à fond, motivées, énergiques, toutes les occasions de se trouver un mec sont à prendre avec le plus grand sérieux, il faut absolument se faire remarquer.

 

C'est d'ailleurs pour cela qu'on les invite, elles ne font pas vraiment d'ombre aux maîtres de maison, mais elles mettent de l'ambiance.

 

Je sais, tout le monde les appelle des boudins, mais la métaphore m'a toujours paru inutilement blessante, et surtout assez peu pertinente.

 

Moi, je préfère parler des tomates-cerise.

 

Petite, ronde, la peau un peu trop rouge, dans l'ensemble à la fois voyante et passe-partout, la tomate-cerise apporte à la soirée son enthousiasme joyeux, son dynamisme apparent, son côté à la fois totalement interchangeable et plein de bonne volonté.

 

La tomate cerise se déguste sans y penser, sa consistance et sa saveur ne réserve aucune mauvaise surprise, elle se donne toute entière, aucune réserve, ni résistance ni arrière-pensée, la pulpe est juteuse et le goût parfaitement prévisible, on ne regrettera pas.

 

Exactement ce qu'il me faut.

 

Et justement, une tomate-cerise, il y en a une qui me tourne autour.

 

Apparemment elle est copine avec la jolie fille du buffet qui n'arrête pas de s'empiffrer, on dirait bien qu'elles parlent de moi…

 

Ca pourrait être une opportunité de me rapprocher de la jolie fille du buffet, mais non, en fait, ça va être super compliqué, déjà au départ ce n'était pas gagné pour l'emballer dès ce soir, forte personnalité et tout et tout, mais si en plus j'ai sa copine moche dans les pattes pendant le processus, ça devient carrément ingérable.

 

Et en fin de compte, même si je l'intéresse, il y a toujours le risque qu'elle ne veuille pas faire de peine à son faire-valoir de ce soir, si ça se trouve ce sont des amies proches, draguer la belle en présence de la moche c'est plein de pièges, tu le sais, quand même, Valentin.

 

Non, et puis, moi, cette musique, vraiment, je n'en peux plus, il faut que je parte d'ici et vite.

 

Ah ben tiens, revoilà la tomate-cerise, elle était allé discuter avec le gnome chauve près de la cheminée, histoire de se rapprocher progressivement en quinconce, ou en crabe, enfin de traviole quoi, et tout d'un coup voilà que je suis en train de parler avec elle.

 

Vous n'allez pas me croire, elle s'appelle Germaine, il y a qui sont pour le cumul.

 

Germaine est ravie que je lui propose de la raccompagner, en voilà une surprise, normalement à partir de maintenant sauf si je fais une vraiment grosse connerie, tout devrait bien se passer.

 

D'ici quelques heures, j'aurai les idées beaucoup plus claires, et je serai beaucoup plus détendu, je trouverai bien un moyen de récupérer auprès de Germaine le prénom, la situation familiale et amoureuse, et peut-être même les coordonnées, de la fille-du-buffet.

 

Oui, une fois les ébats nocturne terminés (se rappeler de ne pas s'endormir tout de suite après), elle va être toute excitée, Germaine, toute contente d'avoir scoré, mais un peu intimidée, si je la lance sur le sujet de sa copine, qui doit être son héroïne absolue, son idéal féminin, elle sera ravie de se faire mousser en me racontant à quel point c'est une fille géniale et sa meilleure amie à la vie à la mort…

 

 

Oui, on finira par se retrouver, je le sens bien.

 

 

Comme quoi, les tomates-cerises, dans une soirée, c'est indispensable.

 

 

 

(à suivre, sans doute…)

 

 

 

Nota Bene : et maintenant, il vous faut aller , et lire l'histoire du point de vue de la fille-du-buffet….

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Valentine 15/01/2010 17:06


super drôle le croisement de blog,et ton texte est toujours aussi bien écrit = bravo Valentin
mais toute la partie sur ta copine du moment n'était pas indispensable à mon sens... mais je vois certainement cela depuis mon petit égo bafoué :-(
signé : Valentine en déplacement professionnel


Valentin Vernoux 16/01/2010 10:03


Bonjour Valentine, comment ca se passe ton séminaire professionnel loin de Paris ?

Rassure-toi, c'est juste une caricature, tu sais, dans la vraie vie jamais on ne penserait un truc pareil, profiter de l'absence de notre copine pour faire une rencontre éphémère, n'importe
quoi...

Et puis j'ai tellement de boulot, je ne vois même pas où je trouverais le temps de regarder les autres femmes.

Tu rentres toujours la semaine prochaine ? Je compte les jours...