X (3)

Publié le par Valentin Vernoux

 

Previously dans "X" : notre héros poursuit sa rêverie nostalgique parmi les fantômes de son passé amoureux.

 


 

 

Alors bien sûr, là je vous joue la grande scène du deux, mode romantique éternellement ému par les belles histoires qui ont rythmé sa vie, mais ce n'est pas toujours aussi limpide.

 

On a tous une ou deux histoires passées qui ne provoquent guère la nostalgie.

 

Ca ne se finit pas toujours bien.

 

Parfois, la séparation est cruelle.

Et ensuite, le souvenir continue de fleurir de loin en loin comme un chardon dans la mémoire, s'accrochant à une pensée innocente, un petit souvenir de rien du tout, un resto, une chanson, une phrase, un parfum, voilà qu'un visage nous revient en mémoire, non non non je ne voulais pas repenser à Laetitia, merde, et ça s'accroche, ça se greffe sur tout le reste, planté lascivement dans la chair, impossible à secouer, toujours vivace et toujours tranchant.

 

 

Il y a celles qui m'ont quitté, les salopes.

Retournées à leur légitime, émues par un meilleur parti, lassées de moi, tout bêtement, les femmes sont parfois douées de libre arbitre, et je ne triomphe pas toujours de leurs réticences sur le long terme.

 

Ca pique un peu.

Même des années plus tard, ça pique toujours.

 

Remarquez, puisque ça y est, c'est foutu de toute façon, je les ai dans la tête, merci beaucoup vraiment, puisque je ne peux plus éviter de me souvenir, autant faire ce commentaire : leurs critères pour me quitter ne furent guère plus solides que les miens.

 

Anne m'a planté là sur un trottoir parce que la veille, je m'étais stationné sur un emplacement handicapé.

Oui je sais, je ne le referai plus.

Une enseignante, tiens, d'ailleurs.

Ca non plus, je ne le referai plus.

 

Stéphanie ne répondait plus à mes appels le lendemain de notre première nuit ensemble, et vers le début de l'après-midi elle m'a annoncé avoir rencontré quelqu'un d'autre.

Cela faisait environ six heures que nous nous étions quittés au matin.

Un dimanche matin.

Elle a rencontré quelqu'un un dimanche matin ? A la boulangerie ? A la sortie de la messe ?

Je me demande encore si je n'aurais pas préféré qu'elle me dise clairement qu'elle m'avait trouvé nul au lit.

Entre mon égo de mâle et ma réticence à être pris pour un con, mon cœur balance.

 

Sophie m'a quitté parce qu'elle me trouvait immature.

Sophie avait vingt ans, j'en avais bien quinze de plus.

Ces petits jeunes, ça ne respecte rien.

Du coup, je ne l'ai pas prise en stage, faut pas déconner non plus.

 

Et Véro, qui doutait de ma capacité à être fidèle.

Et qui est donc retournée auprès de son mari.

A ce propos, quand je fais le compte, j'ai été moi-même infidèle bien moins souvent que je n'ai partagé le lit de femmes qui l'étaient.

J'ai surtout trompé des maris, en fait.

 

 

* * *

 

Il y a aussi celles qui sont parties fâchées.

 

Celles qui nous détestent, qui ne veulent plus rien de nous.

Celles qui un jour penseront à nous lorsqu'elles éduqueront leurs filles contre la cruauté des hommes et les risques de l'Amour.

 

On a beau faire des efforts considérables pour amoindrir le choc, prendre des gants, préparer le terrain, si possible leur faire croire que l'idée vient d'elles, on a beau y aller en douceur, il arrive qu'elles prennent la rupture très à cœur.

 

Souvenirs pénibles de scènes lourdes de pathos et de rancune, forcément teintés d'un peu de culpabilité.

 

Je ne voulais pas vous faire souffrir.

Je ne voulais pas être brutal.

 

Mais il fallait bien que vous compreniez.

 

Il fallait que vous partiez, là, maintenant, c'est fini, on ferme, on ramasse ses trucs dans la salle de bain, on fait un sac, allez hop, ça fait des heures qu'on discute, on tourne en rond, arrêtez de pleurer vous allez être toutes bouffies, un peu de dignité, oui arrêtez de crier aussi, vraiment tout cela est bien inutile, on s'est tout dit je crois, maintenant soyez raisonnables, il faut passer à l'action, allez hop.

 

-       Mais enfin Valentin, moi je trouvais que tout allait très bien entre nous, pourquoi tu veux me quitteeeeer ?

 

-       Non, écoute, ne recommence pas, d'abord je ne "veux" pas te quitter, je te quitte, voilà, je suis désolé, tu vois, moi aussi j'aurais aimé que ça dure toujours, mais tu vois bien qu'au fond, nous ne sommes pas faits pour être ensemble, on s'ennuie un peu, on commence à se prendre le chou, alors tu vois, notre histoire est une belle histoire, je ne voudrais pas qu'on la gâche en laissant pourrir les choses, je préfère qu'on en reste là, qu'on se rende notre liberté pendant que l'on a encore de l'amour l'un pour l'autre…

 

-       Mais nooooooon, moi je veux paaaaas qu'on se quitte, je le savais que tu allais me quitteeeer, salaud, tout le monde m'abandoooooonne, je t'en priiiie, t'en vas paaaas….

 

-       Ecoute, d'abord je ne m'en vais pas, c'est toi qui t'en vas, je te rappelle que c'est mon appart, et puis alors essaie de te reprendre, un peu, là, lâche mes vêtements, et arrête de renifler dans mon pull préféré, c'est du cachemire, bon j'essaie de t'expliquer, manifestement on a du mal à communiquer, mais tu comprends bien que la décision est prise, là, si tu veux on pourra en reparler dans quelques jours, moi je serai toujours ravi de te voir, j'espère que tu vas rester dans ma vie, tu comptes beaucoup pour moi, mais là je crois que ce serait mieux qu'on fasse un break, rentre chez toi, repose-toi, laisse passer quelques jours, même quelques semaines si tu veux, réfléchis à tout ça, tu verras qu'au fond j'ai raison, et si tu veux on pourra en reparler au calme, en amis...

 

-       Mais noooooon, en fait tu n'en as rien à foutre de mooooooooi, tu veux juste te débarasser de moi, en fait tu penses que je suis une casse-couuuuuuuuilles

 

-       Non, mais moi je n'ai jamais dit ça, ce n'est pas du tout ce que j'ai dit, mais en même temps, bon, c'est vrai, oui, c'est pas faux, on peut aussi le dire comme ça

 

-       Mais c'est dégueulasse de me dire ça, oh Valentin ne me laisse pas, ne me dis pas des choses pareilles, pendant que tu y es tu n'as qu'à dire que tu en as marre de moi et que tu veux que je disparaisse de ta vie

 

-       Mais enfin ma chérie, oui, c'est exactement ce que je te dis, là, je crois que tu n'écoutes pas, oui je te quitte, oui j'en ai marre, oui il est temps que tu t'en ailles

 

-       Salaud, je le savais, tu n'es qu'un salaud, d'ailleurs ma sœur m'avait prévenue...

 

-       Oui, bon, d'accord, je suis un salaud ; en même temps, ta sœur, elle était obligée de dire ça, depuis des mois qu'on couche ensemble dans ton dos...

 

-       QUOI ??? TU AS COUCHE AVEC MA SOEUR ??? GROS PORC ! Bon si c'est comme ça je me barre...

 

-       (ah ben quand même...)

 

 

Aaaaah, les trésors d'imagination et de diplomatie qu'il faut parfois mettre en œuvre pour venir à bout d'une séparation toute bête...

Parfois, il faut vraiment coucher avec sa sœur.

Et franchement, la sœur est tout aussi névrosée et hystérique, ce n'est pas un cadeau, on fait vraiment ça pour vous.

 

Et voilà comme on gâche bêtement un joli souvenir amoureux avec quelques frissons d'épouvante et des relents de culpabilité.

 

On n'est pas resté amis, finalement.

 

Quelques années plus tard, j'ai tenté de reprendre contact, juste savoir comment elle allait, même pas d'arrière-pensées sexuelles, classieux et tout, elle a eu cette phrase sublime :

 

"Ce que je deviens ne te regarde pas, et ce que tu deviens m'est complètement indifférent"

 

 

Oui, comme je vous le disais, je ne vais pas vous mentir, je n'ai pas que de beaux souvenirs romantiques.

 

Il y a quelques chardons dans mon jardin d'Eden.

 

Moi, je te reverrais avec plaisir, tu sais.

 

 

* * *

 

Et puis il y a bien sûr les gros morceaux.

 

Celles dont on ne se débarrasse jamais.

On voudrait les effacer de la mémoire, oublier tout ce chaos, toute cette vaisselle cassée, tous ces échecs cuisants.

 

Les grandes histoires jamais vraiment terminées, les vrais trucs, les gluants, les crocs plantés à jamais dans la chair, celles qui sont toujours là, quoiqu'on fasse.

 

Avec elles il y a eu mariage, enfants, vie commune, toute une vie mêlée, entrelacée, qu'il a fallu ensuite détricoter patiemment dans l'amertume et la douleur quand l'amour n'y était plus.

Celles qu'on a revu devant des avocats et devant des juges, celles qui nous restent liées par des versements mensuels et des plannings de garde d'enfants, et un océan de souvenirs communs.

Celles qui appellent au téléphone lorsque l'on n'a vraiment pas envie de leur parler, c'est à dire en fait plus ou moins n'importe quand.

Celles qu'il faut revoir, au rythme du calendrier.

 

Celles avec qui on a vécu tellement que chaque jour, inéluctablement, mille petites choses pourraient nous rappeler les moments passés ensemble.

 

Celles dont on dit bravement, genre faut pas me chercher sur ce sujet, que bien évidemment c'est du passé, qu'est-ce que tu vas imaginer, il n'y a absolument plus rien entre nous du tout du tout, ahlalala tu rigoles, pas question, j'en ai assez chié avec cette salope, rien à foutre.

 

Celles pourtant avec qui la conversation revient inéluctablement au même schéma, aux mêmes reproches, aux mêmes engueulades, elles nous connaissent trop bien, elles sont les seules personnes au monde à nous faire sortir de nos gonds, à nous ramener sans merci vers celui que nous étions, là-bas, autrefois, quand nous étions ensemble et que nous étions jeunes et que nous n'avons pas été à la hauteur.

 

Je respire un grand coup, et je réponds calmement, et je ne m'énerve pas, après tout je m'en fous, elle peut bien dire ce qu'elle veut, cette femme n'est plus rien pour moi, reste calme Valentin, c'est du passé, tu es plus fort que ça.

 

Ta gueule, connasse.

 

Un jour elle n'aura plus le pouvoir de me mettre en colère, un jour elle pourra m'écouter sans partir en vrille, nous pourrons être en désaccord, même sur des sujets essentiels, sans rameuter illico les fantômes du passé à la rescousse, nous discuterons sereinement comme deux adultes qui n'en ont normalement rien à foutre l'un de l'autre.

Ce jour-là, notre histoire sera finie.

 

On n'y est pas encore tout à fait.

 

Fous-moi la paix, disparais de ma vie, sale pute.

 

 

 

Elles ne sont pas forcément les plus importantes, ces ex en titre.

Avec d'autres depuis, même plus éphémères, même moins officielles, nous avons vécu des amours plus belles, plus adultes, plus apaisées, plus intenses.

La durée ne préjuge pas forcément du poids de nos aventures amoureuses.

 

Mais elles sont les plus persistantes, elles collent partout, elles ne lâchent jamais, elles sont toujours là, elles reviennent sans cesse, comme une vieille blessure, comme une tache qui refuse de s'effacer, lavage après lavage, année après année.

 

Avec elles, un jour lointain, on a fait tapis, on a tout investi, on a tout mis dans la balance.

 

Comment avons-nous fait pour nous planter ?

 

Qu'aurait-il fallu pour nous sauver ?

 

 

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

 

 

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Me too 07/04/2010 20:45


Me dire que je vais devoir le supporter tout le reste de ma vie ne me remonte pas vraiment le moral ce soir mais bon pourtant on le sait bien que dès qu'il y a des enfants en jeu on en a pris pour
la vie. C'est pas ça la double peine ? :-( Et puis il l'avait bien dit, le mec avec sa soutane "pour le meilleur ou pour le pire"...
sinon j'ai beaucoup ri aussi, merci Valentin