X

Publié le par Valentin Vernoux

 

 

C'est une conséquence assez inévitable, je suppose.

 

A force d'aimer les femmes pendant toutes ces années, à force de ne laisser passer aucune occasion de partager leur vie ou leur lit, à force de prendre de l'âge, on se rend compte un beau matin qu'on a accumulé les ex.

 

Comme des cailloux semés sur le chemin, nos ex rythment le calendrier de nos années passées.

"Oui alors attends voir, ce voyage en Inde, bon et bien j'étais parti avec Barbara, donc ça devait être l'été 1996 ou l'été 1997, non, attends, je me souviens qu'on n'arrêtait pas de s'engueuler, donc 97".

 

X marks the spot.

 

Mes déboires amoureux sont le carbone 14 de mon histoire personnelle, les couches sédimentaires de ma biographie.

Mais ne le répétez pas trop, j'en connais quelques-unes qui se froisseraient d'être traitées ainsi de couches sédimentaires, voire de carbone 14, j'en ai côtoyé des susceptibles, des qui rétorquent au quart de tour, des qui prennent tout au premier degré.

 

Mes ex n'ont pas toutes changé ma vie, bien sûr.

 

Aux côtés de celles dont on se demande toujours avec perplexité pourquoi cela a foiré, ou hélas, plus souvent, pourquoi cela a duré, il y a toutes celles qui ne sont guère plus qu'une anecdote occasionnelle dans nos pensées, un joli moment, une grosse frayeur, un instant d'égarement, un sujet de plaisanterie entre potes quand on est vraiment bourré, ah ben oui dis-donc je l'avais presque oubliée celle-là, attends que je te raconte...

 

Il y a bien eu, je le confesse, quelques fins de soirée imbibées où j'ai fini la nuit sans passion, et sans doute sans grand talent, avec la première paire de jambes qui m'avait dit oui.

Je n'ai jamais prétendu être fier de toutes mes aventures.

 

Mais je n'en ai pas non plus fait une habitude.

J'aime trop les femmes et l'état étrange dans lequel elles nous mettent, et il serait vain de prétendre que je n'ai pas été transformé, même un peu, par la plupart de mes histoires amoureuses.

 

La plupart du temps, si j'étais avec vous, c'est qu'un doux émoi m'avait envahi à votre odeur, qu'une excitation mystérieuse m'avait appelé irrésistiblement à votre contact, et que j'espérais sincèrement que vous feriez de moi un homme meilleur.

 

Et je sais bien, au fond, que je vous dois ce que je suis aujourd'hui, que mes femmes m'ont façonné au fil des ans, que sans vous je serais toujours cet adolescent boutonneux et crédule qui ne savait rien de l'amour ni de la vie.

Oui, mesdames, sans vous je ne serais pas ce monstre de lucidité et de pragmatisme, si dévoué pour vous comprendre, donc également si prompt à identifier vos névroses et vos hypocrisies, mais tellement séduisant au demeurant, sans vous qui sait si je serais aussi charmant, sans vous je ne serais sans doute pas en train d'écrire ces lignes.

Avec moi, c'est l'humanité toute entière qui vous remercie chaleureusement de m'avoir fait ce que je suis.

 

Un jour lointain, nous avions ouvert une porte vers un avenir possible.

Que la porte se soit refermée de suite dans un courant d'air violent, que nous soyons restés prudemment sur le pas sans oser nous aventurer trop loin, ou qu'au contraire j'aie pris le temps d'explorer ce que pourrait être une vie à deux avec vous, un univers parallèle a été entrevu, et son souvenir me suit toujours.

 

 

* * *

 

Alors je fais le malin, bien sûr, je peste et je râle et je critique et je me moque de vos travers et de nos carambolages épiques, mais je pense à vous plus souvent que je ne voudrais l'admettre, avec tendresse ou avec perplexité, mon cœur s'envole comme un faucon, et je nostagise abondamment sur ces portes refermées, ces univers parallèles, et sur ce qui aurait pu être.

 

Je me souviens de ce qui m'a plu, je me souviens de ce qui m'a irrémédiablement enchaîné à votre sourire ou à vos fesses, je me souviens des détails, je me souviens de vos phrases, de vos gestes, je me souviens des surprises, je me souviens de nos musiques et de nos films, je me souviens de nos restos et de nos sujets de conversation, je me souviens de nos débats et de nos ébats, je me souviens des émotions.

 

Je me souviens aussi des petites lâchetés, des occasions manquées, de l'irritation qui grandit, du moment exact où je me suis rendu compte que je regardais vers la porte, que je commençais à m'ennuyer ou à étouffer.

Ou bien du moment de crucifixion où je me suis rendu compte que vous regardiez vers la porte, et qu'il était déjà trop tard pour vous rattraper.

 

Je refais l'histoire à l'aune de ce que je suis devenu, de ce que je sais désormais.

Je corrige telle ou telle maladresse de ma part, je suis plein d'indulgence pour votre folie, je prends votre tête sur mon épaule lorsque vous alliez mal et que je ne le voyais pas, je suis fort et rassurant quand vous perdiez pied, je vous envoie chier lorsque vous passiez les bornes en profitant de ma naïveté, je suis charmeur et séduisant, je vous fais l'amour mieux qu'alors, je vous épate quand vous avez besoin de rêve et de poudre aux yeux...

Et je vous livre mes failles et mes faiblesses, je m'abandonne à votre amour, je ne vous cache rien.

 

Je refais l'histoire, et nous ne nous quittons pas, et nous vivons heureux avec nos nombreux enfants et une grande maison pleine de souvenir et d'amour et de bonheur.

Même à la campagne, s'il le faut.

 

 

* * *

 

 C'est une divagation de l'esprit séduisante, mais je ne me fais pas d'illusions non plus.

 

Claudia que j'ai tant aimée, Claudia qui était tout ce que je désirais dans sa rébellion adolescente, en jean, chemise de grand-père sans col et petite veste en cuir, Claudia si ça se trouve est grosse et moche aujourd'hui, Claudia écoute Céline Dion, Les Choristes et Amélie Poulain sont ses films préférés, Claudia vote à l'extrême-droite, Claudia n'a plus le sens de l'humour, Claudia n'a plus de rébellion, Claudia fait ses courses du week-end en jogging, au Carrefour de sa banlieue, avec deux enfants braillards qui veulent aller au McDo.

Nos vies manquées ne sont pas forcément restées glamour, le temps passe même dans les vies parallèles.

 

Et bien sûr, si Claudia ne m'avait pas quitté pour mon pote à lunettes, qui pourtant ne ressemblait à rien, je n'aurais pas appris sans doute ce que je sais aujourd'hui, si la vie avait été différente je ne serais pas ce que je suis, et elle me trouverait peut-être toujours inadéquat.

 

Depuis Claudia, j'ai été marié deux fois, et il doit bien y avoir une dizaine de femmes qui ont compté dans ma vie, que j'ai disons assez aimées pour tolérer bien volontiers de partager avec elles un peu de ma vie, des fois même un week-end entier, voire quelques semaines de vacances, autant dire que j'avais mis le paquet.

Autant dire que j'y ai vraiment cru.

 

Autant dire que j'ai tout fait pour oublier Claudia.

Ou pour être un jour à la hauteur de ce qu'elle espérait de moi.

 

Un jour peut-être, nous nous recroiserons, et nous passerons enfin cette dernière nuit d'amour que tu m'avais promise en me quittant, et nous nous raconterons nos vies, et nous aurons un sourire bienveillant et apaisé, et nous retrouverons en fermant les yeux les parfums éventés de notre passion de jeunesse, et nous ferons semblant de regretter ce qui n'a pas eu lieu.

Il sera trop tard pour reprendre l'histoire là où elle a échoué vingt-cinq ans plus tôt, bien sûr, mais il sera bien agréable de tourner enfin cette dernière page du livre, avant de retourner à nos vies réelles.

Un jour peut-être.

Je ne retiens pas mon souffle non plus.

Je ne vais tout de même pas aller au Carrefour pour te guetter dans les allées.

Surtout le week-end.

Surtout en banlieue.

 

 

* * *

 

Même sorties de ma vie depuis longtemps, même perdues de vue, remplacées, désacralisées, même floues dans mon souvenir, vous faites encore partie de mes rêveries, et je flâne encore dans ce qu'aurait pu être notre vie si l'un de nous n'avait pas fui notre histoire.

 

Même après toutes ces années, l'œil perdu au plafond dans le confort de mon canapé, je pense à vous toutes et j'imagine ce que serait notre vie à deux si j'avais su vous garder.

 

Dans mes rêves, vous êtes toutes là.

 

Je suis un polygame onirique.

 

 

 

(à suivre…)

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans 19 X

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Commenter cet article

Camille 05/04/2010 19:08


hum hum ca sent l'inscription sur copains d'avant


Valentin Vernoux 05/04/2010 20:00



Mais non, même pas, je n'ai pas besoin du virtuel pour mes rêveries virtuelles...